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L’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) est devenue, ces dernières semaines, le théâtre d’une tragédie annoncée : la mort d’un étudiant en médecine, Abdoulaye Ba, lors d’affrontements violents avec les forces de l’ordre, a plongé le Sénégal dans la stupeur et révélé au grand jour l’ampleur d’une crise universitaire bien plus profonde qu’un simple conflit de bourses. Si les médias rapportent les faits — grèves, fermeture du campus social, revendications étudiantes pour le paiement de 13 mois d’arriérés — je souhaite ici souligner l’irresponsabilité des autorités sénégalaises, dont l’incurie et l’intransigeance budgétaire ont transformé une revendication légitime en drame humain.
Ce qui se joue à l’UCAD n’est pas une crise conjoncturelle, mais l’échec cuisant d’un système qui sacrifie l’avenir de sa jeunesse sur l’autel d’une rigueur financière mal comprise et d’un dialogue social inexistant.
Depuis des décennies, l’UCAD, qui accueille près de 90 000 étudiants, étouffe sous le poids de dysfonctionnements structurels : surpopulation, infrastructures saturées, calendrier académique chaotique, et surtout, un système de bourses à bout de souffle. Les étudiants en Master 1, dont l’inscription a été retardée en raison des perturbations liées au Covid-19, réclament le paiement des arriérés pour l’année 2024-2025, une demande jugée légitime au regard des pratiques passées, mais rejetée par un État qui brandit aujourd’hui la « rationalisation budgétaire » comme un bouclier. Pourtant, comme le rappelle Wally Faye, président de l’Amicale des étudiants de la Faculté des Sciences Juridiques et Politiques, « tous les régimes précédents payaient les bourses sans essayer de faire ce que l’actuel régime veut faire ». La fermeture brutale du campus social, décision prise après des « journées sans tickets » et des pertes estimées à plus d’un milliard de FCFA pour le COUD, n’a fait qu’attiser la colère d’une jeunesse déjà exsangue.
Le gouvernement, acculé par une dette publique dépassant 100 % du PIB et un déficit budgétaire de 14 %, semble incapable de concilier équité sociale et santé financière. Pire, le budget alloué à l’enseignement supérieur pour 2026 a baissé de 2,4 %, passant de 308,5 à 301 milliards de FCFA, alors même que les besoins n’ont jamais été aussi criants. Dans ce contexte, la décision de suspendre les paiements des arriérés, présentée comme une mesure de bonne gestion, sonne comme une provocation : comment demander à des étudiants de survivre avec des bourses de 20 000 à 60 000 FCFA par mois dans une capitale où le coût de la vie explose, alors que l’État débloque des milliards pour honorer sa dette ou financer des projets pharaoniques ?
Les autorités ont choisi la répression plutôt que la négociation. Les images de gaz lacrymogènes tirés dans les pavillons du campus, les témoignages d’étudiants torturés, et la mort tragique d’Abdoulaye Ba — dont l’Amicale des étudiants affirme qu’il a succombé à des « tortures policières » — dessinent le visage d’un État qui a renoncé à protéger ses citoyens pour mieux les mater. Le ministère de l’Enseignement supérieur, bien que se disant « ouvert au dialogue », n’a proposé aucune solution concrète pour régulariser la situation des étudiants lésés. Au contraire, il a maintenu une position rigide : pas de paiement pour les mois non inscrits, point final. Cette intransigeance est d’autant plus choquante que les retards de bourses ne datent pas d’hier : en 2018, un étudiant était déjà tué dans des circonstances similaires à l’UCAD, et en 2023, le campus avait été fermé neuf mois après des émeutes politiques.
La comparaison avec d’autres crises universitaires en Afrique est édifiante. Au Kenya, en 2024, la répression des manifestations étudiantes contre la hausse des frais d’inscription avait fait 31 morts et déclenché une crise politique majeure. Au Sénégal, le scénario se répète, avec cette différence cruelle : ici, c’est l’État lui-même qui alimente le cycle de la violence en refusant d’assumer ses responsabilités historiques. Comme le souligne Mamadou Ndiaye, directeur du CESTI, « une université qui n’arrive pas à assurer trois mois de stabilité ne peut pas atteindre ses objectifs ». Pourtant, plutôt que de réformer en profondeur un système à bout de souffle, les autorités préfèrent envoyer les forces de l’ordre et fermer les restaurants universitaires, privant des milliers d’étudiants de leur seul repas quotidien.
Le Sénégal, asphyxié par une dette colossale et des révélations de « dette cachée », voit ses marges de manœuvre se réduire comme peau de chagrin. Mais peut-on vraiment opposer la santé des finances publiques à la survie des étudiants ? Le budget 2026, en hausse de 12,4 %, consacre 1 190 milliards de FCFA au service de la dette — soit près de quatre fois le budget de l’enseignement supérieur. Dans ces conditions, parler de « rationalisation » des bourses relève du cynisme : c’est une politique du pire, qui sacrifie l’éducation sur l’autel des créanciers internationaux.
Les étudiants, eux, ne demandent pas l’aumône. Ils réclament ce qui leur est dû, au nom d’un contrat social bafoué. Leur colère est celle d’une génération trahie, condamnée à subir les erreurs des régimes précédents et l’incurie des dirigeants actuels. Comme le résume un étudiant interrogé par l’AFP : « Ça fait des jours que j’ai rien mangé. J’ai faim et je n’ai aucun argent. Comment je vais faire pour rentrer chez moi ? ». Cette question, posée par des milliers de jeunes Sénégalais, devrait hanter les nuits de ceux qui gouvernent.
La crise de l’UCAD est le miroir brisé d’un Sénégal en panne de vision. Elle révèle l’incapacité des autorités à anticiper, à dialoguer, et à protéger ceux qui devraient incarner l’espoir du pays. Face à l’urgence, il ne suffit pas de promettre des enquêtes ou de débloquer des fonds à la dernière minute. Il faut une refonte globale du système universitaire, une redistribution des priorités budgétaires, et surtout, la fin d’une répression aveugle qui ne fait qu’envenimer les tensions.
Je le dis avec gravité : si rien ne change, les affrontements de l’UCAD ne seront qu’un prélude à des soulèvements bien plus larges. La jeunesse sénégalaise, comme celle du Kenya, du Burkina Faso ou du Mali, ne se laissera pas étouffer en silence. L’État a encore le choix : soit il écoute, soit il assume les conséquences de son aveuglement. Mais une chose est sûre : l’histoire jugera sévèrement ceux qui, par idéologie ou négligence, auront laissé une génération entière sur le carreau.
Cette crise pose une question fondamentale : jusqu’où un État peut-il aller dans l’austérité sans risquer l’implosion sociale ? La réponse, aujourd’hui, s’écrit dans le sang sur les murs de l’UCAD. Et demain ?
Article opinion écrit par le créateur de contenu : Anonyme.
Mis en ligne : 11/02/2026
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