Moderniser la justice sans la réformer : Le grand malentendu - Notre Continent
> NOTRE CONTINENT > - Justice | Par Eva | Publié le 01/02/2026 12:02:00

Moderniser la justice sans la réformer : Le grand malentendu

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Le 28 janvier 2026, lors du Conseil des ministres tenu à Dakar, le Président de la République Bassirou Diomaye Diakhar Faye a consacré une large part de sa communication à la modernisation du système judiciaire en prolongeant la rentrée solennelle des Cours et Tribunaux du 22 janvier. Il a demandé au ministre de la Justice d’améliorer la formation des magistrats, de renforcer le capital humain et de lancer une transformation numérique du service public de la justice pour rapprocher la justice des citoyens.

Je crois que cette communication sonne creux. Parler de formation, de serveurs et de guichets numériques sans provoquer de rupture politique revient à repeindre la façade d’un immeuble qui menace de s’effondrer. La technique est présentée comme remède universel alors que la maladie tient ailleurs: dans la faiblesse de la volonté politique pour combattre la corruption judiciaire, dans l’encombrement bureaucratique et dans l’absence de mécanismes réels de responsabilité des magistrats.

La rentrée solennelle des Cours et Tribunaux du 22 janvier a placé le juge face aux défis du numérique, tandis que le Chef de l’État a réaffirmé l’engagement de l’État de droit et la nécessité d’une justice de proximité pour les populations. Ces annonces interviennent après des années de plaintes publiques contre des lenteurs judiciaires et des rumeurs de complicités.

Je suis fatigué des annonces brillantes qui servent de paravent. La numérisation des procédures réduira peut-être quelques délais de traitement pour des dossiers simples, mais elle ne décapera pas la collusion qui profite de l’opacité des décisions. La formation des magistrats est indispensable, je ne la remets pas en question, mais former sans exiger de transparence, sans instituer des évaluations indépendantes et sans sanctionner les manquements, c’est enseigner à de nouveaux acteurs à naviguer dans le même système malade.

La corruption judiciaire se nourrit d’un mélange de silence institutionnel et d’impunité individuelle. Quand un magistrat procrastine pour laisser pourrir un dossier, quand un procès s’éternise parce qu’une signature manque dans un bureau, la machine technologique ne change rien si personne n’est tenu responsable. Les ordinateurs ne rendent pas plus courageux les juges. Ils n’obligent pas l’exécutif à stopper les interférences ou à financer des enquêtes sérieuses contre les pratiques douteuses.

J’observe aussi que la logique de la « proximité » peut devenir une excuse pour multiplier des antennes sans ressources, des tribunaux locaux sans greffiers compétents et des audiences théâtrales où la forme remplace le contenu. On promet un tribunal au coin de la rue et on oublie d’y mettre des magistrats protégés contre les pressions politiques, des greffes formés, des budgets fiables et des systèmes d’audit indépendants. C’est comme installer des routes sans prévoir d’entretien: joli à l’inauguration, dangereux après la saison des pluies.

Premièrement, la responsabilité des magistrats doit exister en dehors de l’office de nomination et des cercles fermés. Je défends l’idée d’organismes disciplinaires composés de pairs indépendants et de citoyens éclairés, avec des procédures publiques et des sanctions effectives. Deuxièmement, la lutte contre la corruption exige des enquêtes judiciaires autonomes et des protections pour les lanceurs d’alerte, pas seulement des logiciels. Troisièmement, la simplification administrative ne consiste pas à multiplier des plateformes numériques; elle exige la décentralisation réelle des décisions, la réécriture de codes obsolètes et la réduction des étapes inutiles qui alimentent la rente bureaucratique.

Des pays comparables au nôtre ont numérique et responsabilité liées: la numérisation a accompagné des réformes disciplinaires et des audits publics, et non l’inverse. À l’opposé, des administrations qui ont investi massivement dans la technique sans réforme humaine ont vu les inégalités se creuser, comme si la modernité technologique servait de paravent à l’immobilisme politique.

Les chiffres disponibles montrent que les délais de traitement de certains dossiers civils dépassent plusieurs années dans les tribunaux régionaux, tandis que les budgets dédiés aux enquêtes éthiques restent symboliques. Les rapports d’observatoires judiciaires mentionnent des cas où les plaintes contre des magistrats n’ont pas abouti faute de procédure indépendante. Ces éléments soulignent que la réforme ne peut se réduire à des tablettes pour les greffiers ou à des formations ponctuelles.

Je refuse la fable selon laquelle des logiciels et des manuels suffiront à corriger un système qui demande courage politique et responsabilité réelle. Sans mécanismes transparents pour sanctionner les abus, sans enquête indépendante sur les collusions et sans simplification administrative qui coupe les rentes, la modernisation technique restera une mise en scène. Donnons la priorité aux hommes et aux institutions avant de confier nos espoirs à des machines. Sinon la justice de proximité deviendra le slogan d’un pouvoir qui préfère l’image au changement.

Article opinion écrit par le créateur de contenu : Tapha Fall.
Mis en ligne : 01/02/202
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