Quand les ambitions dépassent la réalité : Le dossier épineux du cuir - Notre Continent
> NOTRE CONTINENT > - Economie | Par Maimouna | Publié le 21/02/2026 03:02:00

Quand les ambitions dépassent la réalité : Le dossier épineux du cuir

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Le Premier ministre a annoncé en 2026 l’inscription de la filière Peaux et Cuirs comme secteur prioritaire du Plan spécial d’Investissement et de Financement 2026-2028, en instruisant les ministres des Finances, de l’Industrie, de l’Agriculture et de l’Aménagement du territoire de préparer des partenariats public-privé et un projet intégrateur. Le plan vise la construction d’un écosystème territorial intégré à l’horizon 2050, incluant zones industrielles et développement du tannage.

Le projet promet des créations d’emplois et un chiffre d’affaires ambitieux, mais les annonces doivent composer avec des capacités actuelles limitées, l’absence d’infrastructures adaptées et l’absence d’une feuille de route opérationnelle détaillée, ce qui pose des questions sur la faisabilité des objectifs à long terme.

Le Sénégal dispose d’un cheptel important de bovins, ovins et caprins, mais plus de 70 % des peaux sont exportées à l’état brut et le taux de transformation locale reste inférieur à 5 %, malgré un savoir-faire artisanal répandu.

Les chiffres disponibles montrent un décalage entre l’ambition affichée et la réalité industrielle. La perte de valeur liée à l’exportation de peaux brutes est documentée par les volumes exportés chaque année, et l’industrie du tannage nationale reste embryonnaire. Les capacités d’installations de traitement et de tannage sont insuffisantes pour absorber des volumes industrialisables, et les installations sanitaires et logistiques nécessaires à la chaîne de valeur sont peu développées.

La main-d’œuvre formelle dans la filière est pour l’instant limitée, tandis que la majorité des acteurs opèrent dans l’informel sans accès à des financements structurés ni à des services d’appui. Le projet évoque la formalisation des acteurs et la création d’emplois formels, mais il manque une feuille de route chiffrée indiquant les étapes de formation, de certification, d’accès au crédit et de garantie sanitaire pour la transformation industrielle.

Les hypothèses de création de plus de 130 000 emplois formels et d’un chiffre d’affaires estimé à plus de 1 549 milliards de FCFA à l’horizon 2034 reposent sur une montée en gamme rapide et sur des investissements massifs dans les Pôles-Territoires Centre et Ouest. Or, la disponibilité du foncier industriel, la viabilité des zones économiques spéciales projetées et la capacité des entreprises locales à absorber des technologies de tannage restent à démontrer. La transformation de la filière nécessite des investissements dans des équipements polluants et des usines respectant des normes environnementales, ce qui implique des coûts de conformité élevés et des compétences techniques souvent absentes à l’échelle locale.

Le calendrier 2026-2050 exige des étapes opérationnelles claires. À l’heure actuelle, il n’existe pas de plan public détaillant le calendrier d’investissement, les mécanismes d’incitation fiscale, les partenariats industriels concrets ni les indicateurs de suivi et d’évaluation. Sans ces éléments, le risque est d’observer des promesses non réalisées, des infrastructures sous-utilisées et un maintien de l’exportation de peaux à l’état brut.

La comparaison avec des filières similaires montre des trajectoires longues: certains pays nord-africains ont mis plusieurs décennies pour structurer une industrie du cuir compétitive, et des pôles industriels en Asie ont bénéficié d’un tissu d’entreprises et d’institutions techniques déjà matures. La situation sénégalaise ressemble davantage à une courbe de départ qu’à une plateforme prête à décoller rapidement. La montée en puissance industrielle annoncée demande non seulement des capitaux, mais aussi des réformes administratives, des programmes de formation technique et des garanties environnementales clairement planifiées.

Des données sectorielles indiquent que moins de 5 % des peaux sont travaillées localement, que la majorité des tannages importés utilisent des technologies intensives et que le financement des PME du cuir est souvent insuffisant. Des études de cas montrent que la réussite d’une filière exige la coordination entre centres de recherche, centres de formation et investisseurs privés, ainsi qu’un pilotage territorial soutenu par des indicateurs transparents.

Les ambitions pour 2050 dessinent une vision industrielle qui pourrait transformer la valeur ajoutée nationale, mais les réalités techniques, financières et institutionnelles actuelles restent des freins concrets. Sans feuille de route opérationnelle, sans infrastructures de tannage conformes et sans plan précis de formalisation et de formation, les objectifs risquent de demeurer des projections plutôt que des réalisations tangibles. Le chemin vers un pôle cuir sénégalais intégré demande des étapes vérifiables et des engagements circonstanciés, visibles et mesurables.

Article opinion écrit par le créateur de contenu : Ousmane B.
Mis en ligne : 21/02/2026

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