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L’actualité judiciaire sénégalaise met en lumière l’affaire Moustapha Diop, ancien ministre du Développement industriel et des PME, accusé de détournement de 930 millions de francs Cfa dans le cadre des marchés de masques pendant la pandémie de Covid-19. Si ses fournisseurs le disculpent aujourd’hui, les éléments du dossier révèlent une réalité bien plus troublante : celle d’un système où la crise sanitaire a servi de prétexte à l’enrichissement personnel, au mépris de l’intérêt général.
Les prix exorbitants payés pour des masques, l’opacité des procédures, et l’absence de mise en concurrence posent question. Derrière les apparences d’une gestion de crise, se cache un scandale de profits indécents, symptomatique d’une gouvernance où l’urgence sanitaire a été instrumentalisée pour contourner les règles et dilapider les deniers publics.
Dès mars 2020, le Sénégal, comme le reste du monde, a dû faire face à une pénurie de masques et à une flambée des prix. Alors qu’un masque chirurgical coûtait moins de 50 FCfa avant la pandémie, son prix a été multiplié par quatre, voire par dix dans certains pays africains, atteignant jusqu’à 200 FCfa, voire 500 FCfa en Côte d’Ivoire. Pourtant, les coûts de production restaient bien inférieurs : environ 20 centimes d’euro (130 FCfa) par masque en période de crise. Au Sénégal, le prix unitaire de 400 FCfa payé par l’État, soit le double du marché régional, interroge. Comment expliquer de tels écarts, si ce n’est par l’absence de transparence et la captation des fonds publics par une poignée d’acteurs ?
L’urgence sanitaire a justifié des dérogations aux règles de passation des marchés publics. Le décret n°2020-781 du 18 mars 2020 a suspendu l’application du Code des marchés publics pour les dépenses liées à la Covid-19, ouvrant la porte à des attributions directes et à des surfacturations massives. Une aubaine pour les « Covidpreneurs », ces entrepreneurs et responsables politiques qui ont vu dans la pandémie une source de profits faciles, comme le révèle la Cour des comptes dans son rapport de 2022 : marchés attribués sans concurrence, paiements à des entités fictives, retraits en espèces non justifiés.
L’affaire Moustapha Diop illustre parfaitement ce système. Les fournisseurs auditionnés confirment avoir livré des masques à 400 FCfa l’unité, pour un montant total de 20 millions de FCfa pour 50 000 unités un prix bien supérieur aux tarifs pratiqués ailleurs en Afrique. Pourtant, aucun appel d’offres n’a été lancé, aucune comparaison de prix n’a été effectuée. Pire, le ministère a versé des avances substantielles (50 % du montant) avant même la livraison, une pratique risquée et inhabituelle dans la commande publique.
Cette opacité n’est pas un cas isolé. En Afrique du Sud, au Nigeria, ou au Zimbabwe, des masques ont été facturés jusqu’à 28 dollars l’unité (plus de 16 000 FCfa), soit l’équivalent du salaire mensuel de certains fonctionnaires. Au Sénégal, la Cour des comptes a pointé l’attribution de 17 marchés à une seule personne pour plus de 15 milliards de FCfa, en violation flagrante des principes de concurrence. Comment croire, dans ces conditions, que les fonds ont été utilisés à bon escient ?
L’argument de l’urgence ne tient plus. Dès 2020, des voix s’élevaient pour dénoncer ces dérives, comme celle de Transparency International, qui a recensé des milliers d’affaires de corruption liées aux achats de matériel sanitaire sur le continent. Au Sénégal, le rapport de la Cour des comptes est sans appel : « La suppression de tout contrôle administratif a favorisé des irrégularités dans l’exécution des dépenses ». Les masques, symboles de protection, sont devenus ceux de la gabegie.
Le contraste est saisissant entre les discours de Macky Sall sur la « rigueur budgétaire » et la réalité des dépenses. En 2020, le président appelait à un « assouplissement des règles de plafonnement de l’endettement et du déficit budgétaire » pour faire face à la crise, tout en insistant sur la nécessité de « noter juste » le risque d’investissement en Afrique. Pourtant, sous son mandat, les fonds alloués à la lutte contre la Covid-19 ont été détournés ou gaspillés sans contrôle. La réorientation de 450 milliards de FCfa sur trois ans, annoncée en 2021, n’a pas empêché les malversations.
Les 930 millions de FCfa détournés dans l’affaire Diop auraient pu financer des lits d’hôpital, des vaccins, ou des aides aux plus démunis. À la place, ils ont enrichi des intermédiaires et des responsables politiques, tandis que la population subissait les conséquences de la crise. Comment justifier que des masques, dont le coût de revient était connu, aient été achetés à des prix aussi élevés ? Qui a vraiment profité de ces surcoûts, sinon ceux qui ont contourné les procédures pour s’attribuer des marchés juteux ?
La réponse est claire : un système où l’État d’exception a servi de paravent à la dilapidation des ressources publiques. Les fournisseurs qui disculpent aujourd’hui Moustapha Diop ne sont-ils pas les mêmes qui ont bénéficié de ces contrats opaques ? Leur témoignage, loin d’innocenter l’ancien ministre, révèle au contraire l’ampleur d’un réseau de complicités, où chacun trouve son intérêt à étouffer l’affaire.
Le Sénégal n’est pas une exception. En Afrique du Sud, plus de 940 affaires de corruption liées aux marchés Covid-19 ont été transmises à la justice, pour un montant total de 830 millions d’euros. Au Nigeria, des masques ont été achetés 96 000 dollars pour 1 808 unités soit plus de 50 000 FCfa par masque. En Namibie, en RDC, ou au Kenya, les mêmes schémas se répètent : surfacturations, marchés attribués à des proches du pouvoir, absence de transparence.
Ces affaires montrent que la pandémie a exacerbé des pratiques corrompues déjà ancrées. Comme l’a souligné Transparency International, « la crise du Covid-19 a aggravé les phénomènes de corruption en Afrique », transformant l’urgence sanitaire en opportunité pour les prédateurs. Le Sénégal, avec ses dérogations aux marchés publics et ses contrôles supprimés, a offert un terrain fertile à ces abus.
L’affaire Moustapha Diop n’est pas seulement celle d’un homme. Elle révèle un système où la crise sanitaire a été utilisée pour s’enrichir sur le dos des citoyens. Les prix exorbitants des masques, l’opacité des procédures, et l’impunité des responsables sont les symptômes d’une gouvernance malade, où l’intérêt général est sacrifié au profit de quelques-uns.
Il faut que la justice sénégalaise aille au bout de ses investigations, au-delà des témoignages complaisants des fournisseurs. Les responsables politiques et administratifs doivent rendre des comptes pour ces détournements, et que des réformes profondes soient engagées pour restaurer la transparence dans la gestion des fonds publics. Les Sénégalais méritent mieux qu’un État où l’urgence sert de prétexte à la gabegie, et où les masques, censés protéger, deviennent le symbole d’un scandaleux gâchis.
La pandémie a été une épreuve pour tous. Elle ne doit pas devenir une aubaine pour quelques-uns.
Article opinion écrit par le créateur de contenu : Anonyme.
Mis en ligne : 16/12/2025
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