TikTok et la soif de vues : À quel prix pour la société ? - Notre Continent
> NOTRE CONTINENT > - Société | Par Maimouna | Publié le 11/01/2026 08:01:45

TikTok et la soif de vues : À quel prix pour la société ?

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L’affaire Serigne Bada Keman, tiktokeur sénégalais jugé pour collecte illicite et diffusion de données à caractère personnel ainsi que pour injures publiques, est révélatrice d’une dérive inquiétante : celle d’une génération prête à sacrifier la dignité humaine sur l’autel du buzz. Lors de son procès, l’influenceur a reconnu avoir proféré des insultes en direct, avouant sans détour qu’il ne cherchait qu’à « avoir du buzz et des vues ». Si la justice doit se prononcer, cette affaire pose une question bien plus large : jusqu’où irons-nous pour un peu de visibilité ? Et à quel prix pour notre société ?

Serigne Bada Keman n’est pas un cas isolé. Au Sénégal, comme ailleurs, les réseaux sociaux sont devenus le théâtre d’une course à l’audience où l’humiliation publique, la diffamation et la diffusion de contenus intimes sont monnayées en likes et en partages. Les plateformes comme TikTok, conçues pour maximiser l’engagement, amplifient ces dérives en récompensant les contenus les plus choquants, les plus polémiques, les plus virals. Pourtant, derrière chaque clic, se cachent des vies brisées, des réputations salies, et une société qui s’accoutume à la toxicité en ligne.

L’influenceur a justifié ses agissements par la « légitime défense » et exprimé des regrets a posteriori, mais son aveu est accablant : il a sciemment choisi de jouer avec la vie privée d’autrui pour alimenter sa notoriété. Pire, il a admis avoir été sollicité pour utiliser des images pornographiques afin de nuire à Mame Ndiaye Savon, avant de s’en prendre à Racky Aïdara, animatrice reconnue, en étalant publiquement des détails de sa vie privée. Ces méthodes, loin d’être exceptionnelles, illustrent une banalisation dangereuse de l’humiliation comme stratégie de croissance.

L’affaire de Serigne Bada Keman s’inscrit dans un contexte plus large de dérives sur les réseaux sociaux, où la modération est souvent insuffisante, inégale, et négligente. Des rapports récents pointent du doigt TikTok pour son incapacité à endiguer la diffusion de contenus toxiques, malgré des promesses de transparence et de sécurité. En France, une commission d’enquête parlementaire a révélé que les effectifs dédiés à la modération des contenus francophones avaient baissé de 26 % entre 2023 et 2024, laissant passer des vidéos problématiques à travers les mailles du filet. L’algorithme de la plateforme, conçu pour capter l’attention à tout prix, favorise les contenus les plus extrêmes, créant une spirale de violence et de désinformation.

Au Sénégal, les autorités tentent de réagir. Le gouvernement a annoncé la création d’une nouvelle autorité de régulation des médias et des réseaux sociaux, reconnaissant ainsi l’urgence d’encadrer un espace numérique devenu ingouvernable. Pourtant, ces initiatives peinent à suivre le rythme des dérives, et les influenceurs comme Serigne Bada Keman bénéficient souvent d’une impunité relative jusqu’à ce que la justice s’en mêle. D’autres affaires similaires, comme celles de Dabaye Barre ou Mbathio Ndiaye, montrent que le phénomène est systémique : les réseaux sociaux sont devenus un far west où la loi du plus viral prime.

La culture du buzz, encouragée par les plateformes, a des conséquences désastreuses. Elle normalise la diffamation, le harcèlement, et la violation de la vie privée, tout en réduisant les individus à de simples produits de consommation. Les victimes, souvent des femmes, paient le prix fort : humiliation publique, cyberharcèlement, et parfois des séquelles psychologiques durables. Pourtant, les plateformes continuent de prioriser l’engagement sur la sécurité, laissant les utilisateurs vulnérables face à des contenus nuisibles.

Serigne Bada Keman a beau demander pardon, son cas révèle une vérité plus large : tant que les réseaux sociaux récompenseront la provocation et le scandale, les dérives se multiplieront. La responsabilité ne repose pas seulement sur les épaules des influenceurs, mais aussi sur celles des géants du numérique, qui tirent profit de cette toxicité. Comme le souligne une pétition signée par plus de 170 000 personnes, « TikTok ne remédie pas aux risques systémiques que la conception de sa plateforme fait courir aux enfants et aux jeunes ».

Cette situation n’est pas propre au Sénégal. En Europe, TikTok est régulièrement épinglé pour son rôle dans la dégradation de la santé mentale des jeunes, la propagation de fake news, et son incapacité à protéger les utilisateurs des contenus illégaux. Aux États-Unis, la plateforme est même menacée d’interdiction si elle ne se conforme pas à des règles plus strictes. Partout dans le monde, des voix s’élèvent pour exiger une régulation plus ferme, mais les progrès sont lents, face à des algorithmes conçus pour l’addiction et à des modèles économiques basés sur l’attention à tout prix.

L’affaire Serigne Bada Keman doit servir de déclic. Il est temps de questionner notre fascination collective pour le scandale et de demander des comptes aux plateformes qui en tirent profit. La dignité humaine ne saurait être un accessoire, et la quête de visibilité ne doit pas justifier tous les excès.

Comme le résume une citation percutante : « Quand le ‘buzz’ devient une fin en soi, la dignité humaine n’est plus qu’un accessoire. » La justice fera son travail, mais c’est à nous, utilisateurs, de refuser de cautionner cette course à l’abîme. Et aux pouvoirs publics de mettre en place des garde-fous pour protéger les plus vulnérables.

La question reste entière : sommes-nous prêts à renoncer à notre dose quotidienne de drame pour une société plus respectueuse ? La réponse dépendra de notre capacité à exiger mieux, des plateformes comme des influenceurs. Le 24 décembre, le tribunal rendra son verdict. Espérons qu’il marque le début d’une prise de conscience collective.

Article opinion écrit par le créateur de contenu : Salif Bodian.
Mis en ligne : 11/01/202
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