Justice ou politique ? : Le dilemme du dossier Sonko-Niang - Notre Continent
> NOTRE CONTINENT > - Justice | Par Eva | Publié le 24/01/2026 12:01:00

Justice ou politique ? : Le dilemme du dossier Sonko-Niang

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L’actualité judiciaire sénégalaise est marquée par la demande de révision du procès ayant opposé Ousmane Sonko, actuel Premier ministre, à Mame Mbaye Niang, ancien ministre du Tourisme. Ce dossier, qui avait abouti à la condamnation de Sonko pour diffamation et injures publiques, refait surface avec le dépôt d’un recours en révision par le procureur général près la Cour suprême.

Parmi les pièces versées au dossier figure notamment un rapport de l’Inspection générale des finances (IGF) sur la gestion du PRODAC, programme au cœur des accusations portées par Sonko contre Niang. Si la procédure est légale, son contexte et ses implications interrogent sur les motivations réelles de cette initiative, et sur les risques de dérive qu’elle comporte pour l’État de droit.

L’affaire Sonko-Niang s’inscrit dans un climat politique tendu, marqué par des années de bras de fer entre l’opposition et le pouvoir en place. La condamnation initiale de Sonko, en 2023, l’avait rendu inéligible à la présidentielle de 2024, avant qu’il ne devienne Premier ministre sous la présidence de Bassirou Diomaye Faye. Le rapport de l’IGF, longtemps évoqué mais jamais rendu public, est désormais brandi comme un élément nouveau susceptible de faire douter de la culpabilité de Sonko. Pourtant, ce document, qui met en lumière des irrégularités dans la gestion du PRODAC, avait déjà été utilisé par la défense de Sonko pour contester la régularité du procès. La Cour suprême avait alors confirmé la condamnation, estimant que les preuves présentées ne suffisaient pas à invalider le jugement.

L’ouverture d’une procédure de révision, sur instruction du ministre de la Justice, intervient dans un contexte où le pouvoir exécutif semble chercher à réécrire l’histoire judiciaire de Sonko, figure centrale de la vie politique sénégalaise. Cette démarche, bien que légalement possible, soulève des questions sur l’indépendance de la justice et sur la volonté de certains acteurs de manipuler les institutions à des fins politiques.

Plusieurs éléments laissent penser que cette tentative de révision relève davantage d’une stratégie politique que d’une quête de justice. D’abord, le timing : la procédure est lancée alors que Sonko, désormais au pouvoir, dispose des leviers institutionnels pour influencer le cours de la justice. Ensuite, la nature du rapport de l’IGF : bien qu’il révèle des dysfonctionnements dans la gestion du PRODAC, il ne prouve pas, en l’état, l’innocence de Sonko dans l’affaire de diffamation. Les irrégularités financières, aussi graves soient-elles, ne sauraient à elles seules effacer les propos tenus par Sonko à l’encontre de Niang, qui avaient été jugés diffamatoires par les tribunaux.

Par ailleurs, la politisation de ce dossier est évidente. La justice, en acceptant de rouvrir un procès déjà tranché, risque de donner l’impression d’être soumise aux aléas du pouvoir. Cette situation n’est pas sans rappeler d’autres cas, au Sénégal comme ailleurs en Afrique, où des procédures judiciaires ont été utilisées pour écarter ou réhabiliter des figures politiques, selon les besoins du moment. La crédibilité de la Cour suprême est en jeu : si elle cède à la pression politique, elle perdra la confiance des citoyens et des observateurs internationaux, essentiels à la stabilité démocratique du pays.

La révision d’un procès déjà jugé en appel et confirmé par la Cour suprême, sur la base d’éléments connus mais non retenus, s’apparente à une remise en cause arbitraire de la chose jugée. Cela envoie un signal dangereux : la justice pourrait être révisée selon les rapports de force politiques, et non selon le droit.

Si la Cour suprême accède à cette demande, elle ouvre la voie à une judicialisation permanente de la vie politique, où chaque changement de majorité pourrait entraîner la réouverture de dossiers clos. Une telle pratique affaiblirait l’État de droit et encouragerait l’impunité pour ceux qui, au pouvoir, chercheraient à se soustraire à leurs responsabilités passées.

Le rapport sur le PRODAC, bien que révélateur de malversations, ne concerne pas directement les faits de diffamation reprochés à Sonko. Son utilisation dans ce contexte relève davantage d’un argument politique que juridique, visant à discrediter Niang et à blanchir Sonko, sans pour autant apporter de preuve nouvelle sur les propos incriminés.

Dans d’autres démocraties africaines, comme en Côte d’Ivoire ou au Kenya, des tentatives similaires de révision de procès politiques ont conduit à des crises institutionnelles et à une défiance accrue envers la justice. Le Sénégal, souvent cité en exemple pour sa stabilité démocratique, ne peut se permettre de suivre cette voie sans risquer de saper les fondements de son système judiciaire.

La demande de révision du procès Sonko-Niang, si elle aboutit, marquerait un recul démocratique et une victoire de la realpolitik sur l’État de droit. La Cour suprême a le devoir de résister aux pressions et de garantir l’indépendance de la justice, gage de la crédibilité des institutions sénégalaises. La confiance des citoyens dans leur système judiciaire ne se décrète pas ; elle se construit par des décisions impartiales, fondées sur le droit et non sur les calculs politiques.

En définitive, cette affaire illustre les dangers d’une justice instrumentalisée. Pour préserver la démocratie et la cohésion sociale, il est impératif que la Cour suprême rejette cette demande de révision, et rappelle que la justice doit rester un rempart contre l’arbitraire, quel que soit le pouvoir en place. Le Sénégal mérite mieux qu’une justice aux ordres : il mérite une justice juste, indépendante et respectée de tous.

Dans un contexte où la politisation de la justice menace de devenir la norme, comment le Sénégal peut-il renforcer les garde-fous institutionnels pour protéger l’indépendance des magistrats et la confiance des citoyens ?

Article opinion écrit par le créateur de contenu : Bass Diop.
Mis en ligne : 24/01/20
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