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L’annonce de la libération sous contrôle judiciaire de Farba Ngom et Tahirou Sarr, inculpés pour blanchiment de capitaux, escroquerie sur les deniers publics et abus de biens sociaux pour un montant faramineux de 125 milliards de francs CFA, a de quoi laisser pantois. Après des mois de détention préventive, la Cour suprême a choisi de les remettre en liberté, invoquant notamment l’état de santé de Farba Ngom. Si la présomption d’innocence est un pilier de toute démocratie, la manière dont cette affaire est gérée interroge profondément.
On pouvait espérer, avec l’arrivée au pouvoir du duo Diomaye-Sonko, une rupture nette avec les pratiques du passé et une exemplarité dans la lutte contre la corruption. Force est de constater que l’espoir s’effrite, et que le message envoyé aux politiciens et aux gestionnaires des deniers publics est pour le moins ambigu : au Sénégal, même les affaires les plus graves semblent pouvoir s’éteindre dans les méandres judiciaires.
L’affaire des 125 milliards est révélatrice des dysfonctionnements structurels qui minent la gestion des fonds publics au Sénégal. Farba Ngom, député-maire des Agnam et proche de l’ancien président Macky Sall, et Tahirou Sarr, homme d’affaires influent, sont au cœur d’un système de transactions suspectes, de sociétés écrans et de détournements présumés, mis en lumière par un rapport accablant de la Cellule nationale de traitement des informations financières (Centif). Leur incarcération en février 2025 avait été saluée comme un signe fort de la volonté du nouveau pouvoir de rompre avec l’impunité. Pourtant, leur libération récente, alors que l’instruction n’est pas terminée, soulève des questions légitimes : la justice sénégalaise est-elle à la hauteur des enjeux, ou bien sommes-nous témoins d’un nouveau chapitre de l’impunité déguisée ?
Les avocats de Farba Ngom et Tahirou Sarr ont bâti une stratégie de défense solide, s’appuyant sur des arguments de traçabilité des fonds et sur des opérations foncières prétendument documentées. Leurs déclarations devant les juges, relayées par la presse, frisent l’arrogance : « Il n’y a eu ni détournement de deniers publics, ni la moindre infraction. Absolument rien du tout », clame Me Baboucar Cissé, tandis que Tahirou Sarr affirme n’avoir jamais versé de rétro-commissions. Pourtant, les sommes en jeu (125 milliards de francs CFA) et les mécanismes sophistiqués de blanchiment identifiés par la Centif devraient justifier une instruction rigoureuse et transparente. Or, après des mois de silence judiciaire, les auditions se multiplient dans un climat de confusion, entre expertises médicales contestées et contre-expertises, sans que la lumière ne soit vraiment faite sur l’origine et la destination des fonds.
La libération des deux prévenus, alors que le dossier est toujours en instruction, envoie un signal dangereux : au Sénégal, même les affaires les plus graves peuvent être étouffées par des arguments procéduraux ou des considérations sanitaires. Pire, elle donne l’impression que la justice, plutôt que de sanctionner les abus, se contente de les gérer, comme si l’argent du contribuable était une variable d’ajustement politique.
Le Sénégal, classé 69e mondial à l’Indice de perception de la corruption 2024 avec un score médiocre de 45/100, peine à se hisser au-dessus de la moyenne africaine. Pourtant, les promesses de rupture étaient fortes. Le Premier ministre Ousmane Sonko avait lui-même promis, dès septembre 2025, des enquêtes sans concession sur la « corruption généralisée » sous l’ancien régime. Où en est-on aujourd’hui ? Les libérations successives (Farba Ngom, Tahirou Sarr, mais aussi d’autres proches de l’ancien pouvoir) donnent le sentiment que la machine judiciaire tourne à vide, incapable de condamner ceux qui ont pillé les ressources du pays.
À titre de comparaison, dans des pays comme le Rwanda ou le Botswana, où la tolérance zéro contre la corruption est une réalité, les hauts responsables impliqués dans des affaires similaires ont écopé de peines exemplaires. Au Sénégal, en revanche, les procédures s’enlisent, les cautions sont rejetées, et les prévenus finissent par retrouver leur liberté, comme si la justice craignait de froisser les puissants. Comment expliquer autrement que des hommes accusés d’avoir détourné des sommes colossales puissent bénéficier d’une liberté provisoire, alors que des citoyens ordinaires croupissent en prison pour des délits mineurs ?
En Afrique, plusieurs pays ont montré qu’il était possible de lutter efficacement contre la corruption. Le Rwanda, classé parmi les moins corrompus du continent, a mené des réformes judiciaires ambitieuses et sanctionné sans pitié les fraudeurs, quels que soient leur rang ou leur réseau. Même la Côte d’Ivoire, avec un score similaire à celui du Sénégal, a engagé des poursuites plus fermes contre ses anciens dirigeants. Au Togo ou en Guinée, malgré des contextes politiques tendus, la société civile et l’opposition exigent des comptes et obtiennent parfois gain de cause. Pourquoi le Sénégal, souvent cité en exemple pour sa stabilité démocratique, peine-t-il à suivre cette voie ?
Je croyais, jusqu’à preuve du contraire, que le duo Diomaye-Sonko oserait envoyer un signal fort en condamnant exemplairement ceux qui ont spolié le peuple sénégalais. Las, la libération de Farba Ngom et Tahirou Sarr confirme une triste réalité : au Sénégal, la lutte contre la corruption reste un vœu pieux. Les politiciens, les hommes d’affaires et les hauts fonctionnaires peuvent dormir tranquilles : même accusés de détournements massifs, ils savent qu’ils ne risquent, au pire, qu’une détention provisoire et une liberté sous contrôle judiciaire.
Qu’avons-nous fait pour mériter ce malheur ? Rien, sinon d’avoir cru en la promesse d’une justice impartiale et courageuse. Il est temps que les autorités sénégalaises comprennent une chose : l’impunité n’est pas une option. Elle est le terreau de la défiance, de l’injustice et, à terme, de l’instabilité. Si le pouvoir actuel ne veut pas trahir les attentes des Sénégalais, il doit agir sans faiblesse, et faire en sorte que l’argent public ne soit plus jamais considéré comme une proie facile.
Article opinion écrit par le créateur de contenu : Babacar Diop.
Mis en ligne : 29/01/2026
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