Sénégal-Maroc : Séduction économique ou risque de favoritisme ? - Notre Continent
> NOTRE CONTINENT > - Business | Par Eva | Publié le 31/01/2026 12:01:20

Sénégal-Maroc : Séduction économique ou risque de favoritisme ?

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Ousmane Sonko, Premier ministre du Sénégal, et Aziz Akhannouch, chef du gouvernement marocain, ont lancé le forum économique sénégalo-marocain destiné au secteur privé des deux pays. Lors de son intervention, Sonko a évoqué le changement politique de 2024 et a invité les entreprises marocaines à investir dans plusieurs secteurs stratégiques du Sénégal.

Je salue l’ouverture aux investisseurs, mais je reste sceptique devant cette opération de séduction qui masque des promesses floues et un risque réel de favoritisme. Le discours officiel plante une vision ambitieuse, mais il oublie de fournir les garanties juridiques et les mécanismes de contrôle indépendants indispensables pour transformer les intentions en bénéfices partagés.

Le gouvernement a annoncé des priorités comme l’agro-industrie, les zones économiques spéciales, les infrastructures et l’énergie, en promettant des régimes fiscaux et des sécurités juridiques adaptés aux projets étrangers.

Le problème central tient à l’écart entre l’affichage politique et la réalité institutionnelle. Quand un chef de gouvernement affirme que « le Sénégal se dote d’une vision, de politiques claires, ambitieuses », la déclaration doit venir assortie de textes précis, d’agendas contraignants et d’organes de supervision impartiaux. Sans cela, le discours demeure du marketing diplomatique. J’observe trois risques majeurs.

Premièrement, le flou des garanties. Les annonces de « régimes particuliers » et d’« avantages fiscaux régulés » laissent la porte ouverte à des négociations discrétionnaires. Les investisseurs ont besoin de clauses standardisées, de durées contractuelles lisibles et de procédures d’arbitrage transparentes. À défaut, les entreprises locales se retrouveront en concurrence déloyale face à des groupes étrangers qui négocieront sur mesure.

Deuxièmement, le déficit de contrôles indépendants. Le lancement de zones spéciales sans renforcement préalable d’un cadre d’inspection, d’un tribunal administratif efficace et d’une autorité anticorruption renforcée multiplie les risques d’opacité. J’ai en tête des exemples récents dans la sous-région où des projets pharaoniques ont abouti à des impasses budgétaires parce que les audits n’existaient pas ou n’étaient pas publiés. La confiance des citoyens et des PME locales ne se gagne pas avec des slogans, elle se bâtit avec des vérifications publiques et des rapports accessibles.

Troisièmement, le danger de favoritisme géopolitique. Accorder des privilèges massifs à des investisseurs d’un seul pays peut créer des dépendances économiques et politiques. La coopération économique mérite d’être rééquilibrée, sinon le pays s’expose à des asymétries rappelant des modèles comparables en Afrique où l’investissement massif a engendré des monopoles régionaux et une érosion des capacités locales. Une comparaison s’impose: dans un pays A, des incitations fiscales généreuses ont boosté des capitaux étrangers sans transfert de compétences; dans un pays B, un encadrement strict a permis une montée en gamme des acteurs locaux avec des impacts sociaux plus lisibles. Le Sénégal doit viser le second cas, pas l’illusion du premier.

Je demande un calendrier clair de publication des textes réglementaires, l’instauration d’un mécanisme indépendant d’audit des projets, et la mise en place d’obligations de transfert de technologie et d’emploi local contraignantes. Les joint-ventures évoquées par le gouvernement ne valent rien si elles ne s’accompagnent pas d’un partage réel des compétences et d’une transparence totale sur les contrats. Sans ces garde-fous, les promesses resteront des promesses, et les bénéfices retomberont sur quelques acteurs privilégiés plutôt que sur l’économie nationale.

Les ressources énergétiques et minières mentionnées offrent un potentiel, mais l’extraction et la transformation exigent des normes environnementales et sociales strictes. Les études comparatives montrent que les pays qui ont combiné incitations à l’investissement et contrôles institutionnels obtiennent des créations d’emplois plus durables et une industrialisation plus robuste.

Je reconnais la nécessité d’attirer des capitaux et j’appuie toute initiative qui renforce l’industrie et l’emploi. Cependant, je refuse la naïveté qui consiste à célébrer des annonces sans exiger des garanties concrètes. Le Sénégal mérite des partenariats qui renforcent ses capacités, protègent ses acteurs locaux et garantissent la transparence. Tant que l’État n’imposera pas des règles claires, des audits indépendants et des obligations de transférer des compétences, cette opération de charme restera une promesse creuse susceptible d’engendrer du favoritisme plutôt que du développement partagé.

Article opinion écrit par le créateur de contenu : Mame Ndiaye.
Mis en ligne : 31/01/2026

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