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L’Agence nationale de la Statistique et de la démographie (Ansd) vient de publier des chiffres spectaculaires : en décembre 2025, les exportations sénégalaises ont bondi de 155 %, atteignant 825,3 milliards de FCFA, portées par l’or, le pétrole brut, le gaz naturel liquéfié et les produits pétroliers raffinés. Sur l’année, le cumul s’élève à 5 935,2 milliards de FCFA, soit une hausse de 51,8 % par rapport à 2024. Un excédent commercial mensuel de +280,5 milliards de FCFA a même été enregistré, contrastant avec le déficit du mois précédent. À première vue, ces performances semblent marquer un tournant historique pour l’économie sénégalaise.
Pourtant, derrière ces chiffres flatteurs se cache une réalité bien plus préoccupante : celle d’une dépendance croissante aux matières premières, source de vulnérabilités structurelles et de risques majeurs pour l’avenir du pays.
La progression fulgurante des exportations sénégalaises est indéniablement liée à l’entrée en production des gisements de pétrole et de gaz, ainsi qu’à l’exploitation accrue de l’or. La Suisse, la Belgique, le Mali, l’Espagne et le Royaume-Uni figurent désormais parmi les principaux clients du Sénégal, tandis que les importations ont reculé de 23,6 % en décembre. Cependant, cette embellie masque une dépendance accrue aux ressources extractives, dont les prix sont notoirement volatils. Comme le souligne Coface, « les exportations augmenteront fortement grâce aux hydrocarbures et à l’or, tandis que les importations devraient temporairement diminuer en raison de la baisse des besoins en biens d’équipement pour le développement de l’industrie pétrolière ». Autrement dit, cette amélioration est davantage conjoncturelle que structurelle.
Le solde commercial annuel reste négatif (-1 343,9 milliards de FCFA), même s’il s’améliore par rapport à 2024 (-3 252,3 milliards). Cette situation rappelle celle de nombreux pays africains riches en ressources naturelles, mais incapables de transformer cette manne en développement durable. L’expérience internationale montre que les premières années d’exploitation sont souvent consacrées à l’apprentissage et à l’ajustement, plutôt qu’à des gains économiques immédiats et partagés.
Les 825,3 milliards de FCFA d’exportations en décembre 2025 sont impressionnants, mais ils reposent à 60 % sur trois produits : l’or non monétaire (206,8 milliards), le pétrole brut et le gaz (106,3 milliards), et les produits pétroliers raffinés (90,4 milliards). Cette concentration extrême expose le Sénégal aux aléas des marchés internationaux. En 2022, la crise des prix du gaz a coûté des dizaines de milliards d’euros à l’Europe et ralenti sa production industrielle. Le Sénégal, dont l’économie dépend déjà fortement des importations de nourriture et de pétrole brut, est particulièrement vulnérable à ces fluctuations.
Par ailleurs, les recettes fiscales tirées de ces exportations restent limitées. Selon des sources locales, « le Sénégal ne gagne que 10 % de cette manne pétrolière », le reste profitant principalement aux multinationales et aux pays importateurs. La question de la gouvernance des revenus pétroliers et gaziers se pose avec acuité, d’autant que des tensions fiscales ont déjà émergé entre l’État et les compagnies étrangères, comme en témoigne la demande d’arbitrage international déposée par Woodside en juin 2025.
Les cours du pétrole et du gaz sont soumis à des variations brutales, liées aux crises géopolitiques, aux tensions commerciales ou aux chocs de demande. En 2026, l’Arabie saoudite prévoit un déficit budgétaire de 3,3 % en raison de la faiblesse des prix du brut. Le Sénégal, dont les recettes dépendront de plus en plus de ces ressources, pourrait rapidement voir ses marges de manœuvre budgétaires se réduire.
Comme l’a montré l’UNCTAD, 85 % des pays les moins avancés dépendent des matières premières, une situation qui freine la diversification économique et aggrave les inégalités. Le Sénégal, malgré ses ambitions, n’échappera pas à cette règle s’il ne met pas en place des mécanismes de stabilisation et de redistribution efficaces.
L’exploitation des hydrocarbures et de l’or génère peu d’emplois directs pour la population sénégalaise. Selon l’Ansd, la production dans le secteur extractif a augmenté de 67,7 % en 2025, mais sans effet significatif sur le chômage ou la pauvreté. Les retombées économiques restent concentrées entre les mains d’une minorité, tandis que les secteurs traditionnels (agriculture, pêche, artisanat) peinent à se moderniser.
Les projets pétro-gaziers se concentrent dans quelques zones côtières, creusant les disparités territoriales et sociales. Sans politique volontariste de redistribution et d’investissement dans les infrastructures, ces inégalités pourraient alimenter des tensions politiques et sociales.
Le Sénégal n’est pas le premier pays à miser sur les ressources naturelles pour son développement. Le Nigeria, malgré ses immenses réserves de pétrole, reste marqué par une pauvreté endémique et une corruption généralisée. L’Angola, autre exemple, a connu des décennies de croissance tirée par le pétrole, sans parvenir à diversifier son économie. Résultat : ces pays sont aujourd’hui pris au piège de la « reprimarisation » de leur économie, c’est-à-dire un retour en arrière vers une spécialisation dans l’exportation de matières premières.
En Europe, la dépendance au gaz russe a montré les dangers d’une économie trop exposée aux aléas géopolitiques. L’Union européenne, après avoir remplacé une partie de ses importations russes par du gaz américain, s’inquiète désormais de cette nouvelle dépendance. Le Sénégal, en s’engageant massivement dans l’exportation de gaz et de pétrole, risque de reproduire les mêmes erreurs.
Les chiffres publiés par l’Ansd sont certes impressionnants, mais ils ne doivent pas masquer l’urgence d’une diversification économique. Comme le rappelle la Stratégie nationale de développement 2025-2029, le Sénégal doit « relever les défis relatifs à la faible industrialisation et à la dépendance aux matières premières ». Cela passe par des investissements massifs dans l’agriculture, les énergies renouvelables, l’industrie manufacturière et les services à haute valeur ajoutée.
Sans cette transition, le Sénégal risque de devenir un simple fournisseur de matières premières pour les pays industrialisés, sans jamais maîtriser les leviers de sa propre croissance. Les performances actuelles sont une opportunité, mais aussi un piège : celui de croire que la richesse des sous-sols suffira à assurer le développement. L’histoire économique mondiale prouve le contraire. Il est encore temps d’agir, mais chaque jour de retard rend la tâche plus difficile.
Article opinion écrit par le créateur de contenu : Anonyme.
Mis en ligne : 19/02/2026
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