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Récemment, une jeune femme nommée Oumy a choisi le live de Kaliphone, une émission populaire sur TikTok, pour raconter en direct le viol qu’elle affirme avoir subi de la part de son oncle pendant son adolescence, et son lien supposé avec son orientation sexuelle actuelle. Le titre choc de son témoignage, « Pourquoi je suis devenue lesbi3nne », a immédiatement fait le tour des réseaux sociaux, suscitant à la fois émotion et indignation. Mais au-delà de l’émotion légitime que suscite un tel récit, une question s’impose : pourquoi transformer un drame aussi intime et douloureux en spectacle public ?
Si le courage de briser le silence mérite respect, la plateforme choisie et la manière dont ces révélations sont mises en scène posent un sérieux problème. À l’ère des réseaux sociaux, tout semble bon pour générer du buzz, même les traumatismes les plus profonds. Pourtant, certains sujets méritent bien plus qu’un live TikTok : ils exigent écoute, accompagnement psychologique, et respect de la dignité humaine.
Nous vivons une époque où les réseaux sociaux, et TikTok en particulier, sont devenus des arènes où l’intimité n’a plus de limites. Tout y est monnayable : les larmes, les drames, les traumatismes. Les lives de Kaliphone, par exemple, sont connus pour mêler divertissement, polémiques et révélations personnelles, souvent dans un mélange trouble où l’émotion brute se transforme en contenu viral. Oumy n’est pas la première à utiliser ces plateformes pour partager des expériences douloureuses, et elle ne sera malheureusement pas la dernière. Mais à quel prix ?
Le viol est un crime odieux, et les victimes ont tout à fait le droit de parler, de dénoncer, de chercher du soutien. Cependant, le choix de le faire en direct, devant des milliers de spectateurs anonymes, interroge. Les réseaux sociaux offrent une tribune, mais aussi une exposition brutale, sans filet, où la compassion le dispute trop souvent au voyeurisme. Les réactions en ligne, entre soutien sincère et commentaires malsains, montrent à quel point ces espaces ne sont pas adaptés à l’accompagnement des victimes. Pire, ils risquent de retraumatiser celles et ceux qui osent s’y confier, en les soumettant au jugement instantané et parfois cruel de la toile.
Le récit d’Oumy est poignant. Elle décrit un viol commis par un proche, un traumatisme qui a, selon elle, influencé son orientation sexuelle et « gâché » sa vie. Ces mots pèsent lourd. Pourtant, en choisissant de les prononcer dans le cadre d’un live TikTok, elle s’inscrit dans une logique de spectacle qui banalise la gravité de son expérience. TikTok n’est pas un cabinet de psychologue, ni un tribunal. C’est une plateforme conçue pour capter l’attention, où l’algorithme récompense les contenus choc, les larmes et les révélations explosives.
Le problème n’est pas le témoignage en soi, mais son instrumentalisation. En associant son histoire à un titre accrocheur et à une plateforme connue pour ses polémiques, Oumy consciemment ou non participe à une culture où la souffrance devient un produit de consommation. Les victimes de violences sexuelles méritent mieux qu’un live éphémère, où leur parole peut être détournée, moquée ou exploitée. Elles méritent un accompagnement professionnel, une écoute bienveillante, et des espaces sécurisés pour se reconstruire.
De plus, lier son orientation sexuelle à un traumatisme, comme le suggère le titre de son intervention, est dangereux. Cela renforce des stéréotypes selon lesquels l’homosexualité serait le résultat d’un choc ou d’une déviance, alors que la science et les associations LGBTQ+ rappellent depuis des décennies que l’orientation sexuelle n’est pas une conséquence de violences subies. Ce genre d’amalgame peut nourrir la stigmatisation et la désinformation, au lieu de contribuer à une prise de conscience collective.
Un live TikTok ne offre ni confidentialité ni accompagnement psychologique. Les victimes y sont exposées à des réactions imprévisibles, allant du soutien à la haine en ligne, sans aucun filtre.
Plus les récits de violences sont partagés de manière spectaculaire, plus ils risquent de perdre de leur gravité aux yeux du public, devenant un simple « contenu » parmi d’autres.
Les plateformes comme TikTok profitent de ces révélations pour générer du trafic et des revenus publicitaires, sans rien offrir en retour aux victimes.
Sans vérification ni contexte, ces témoignages peuvent être détournés, manipulés, ou utilisés pour propager des idées reçues (comme l’idée que l’homosexualité serait « causée » par un viol).
Ailleurs dans le monde, des pays comme l’Indonésie ou le Nigeria ont commencé à réguler les contenus jugés « immoraux » sur TikTok, montrant que la question de l’éthique sur ces plateformes est universelle. En Algérie, des adolescents ont utilisé TikTok pour raconter leur traversée clandestine vers l’Europe, suscitant l’émoi mais aussi des critiques sur la responsabilité des réseaux sociaux dans la diffusion de récits dangereux. Au Nigeria, des influenceurs ont même été contraints de se marier après avoir partagé des vidéos jugées indécentes. Ces exemples rappellent que les réseaux sociaux ne sont pas des espaces neutres : ils façonnent les comportements, parfois de manière néfaste.
Aux États-Unis, le mouvement #MeToo a montré l’importance de briser le silence sur les violences sexuelles. Mais il l’a fait dans un cadre militant et médiatique structuré, avec le soutien d’associations et de professionnels. En France, des plateformes comme « Balance ton porc » ont permis aux victimes de témoigner de manière anonyme et sécurisée. À l’inverse, TikTok et ses lives offrent une visibilité immédiate, mais sans garantie de protection ou de suivi.
Au Sénégal, où les tabous autour de la sexualité et des violences faites aux femmes restent forts, le recours aux réseaux sociaux pour dénoncer peut sembler libérateur. Pourtant, sans encadrement, ces prises de parole peuvent aussi exposer les victimes à des représailles, à la honte, ou à une médiatisation malsaine. Le cas d’Oumy rappelle celui de Miss Sénégal, dont les révélations sur un réseau de proxénétisme avaient aussi défrayé la chronique, mais dans un contexte médiatique plus contrôlé.
Oumy a eu du courage. Mais son choix de partager son histoire sur TikTok soulève une question plus large : jusqu’où irons-nous dans l’exhibition de nos vies, même des moments les plus sombres ? Les traumatismes intimes méritent mieux que des likes et des partages. Ils méritent l’écoute, le respect, et un accompagnement professionnel.
Les réseaux sociaux ne sont pas des tribunaux, ni des cabinets de thérapie. Ils sont des miroirs déformants de notre société, où tout devient spectacle, y compris la douleur. Si nous voulons vraiment lutter contre les violences sexuelles, commençons par offrir aux victimes des espaces sûrs pour parler, loin des projecteurs et des algorithmes. La libération de la parole est une avancée ; sa transformation en contenu viral, une régression.
La prochaine fois qu’une victime voudra briser le silence, espérons qu’elle trouvera mieux qu’un live TikTok pour le faire.
Et vous, que pensez-vous du recours aux réseaux sociaux pour dénoncer des violences aussi graves ? Où tracer la limite entre libération de la parole et exploitation de la souffrance ?
Article opinion écrit par la créatrice de contenu : Yéta Mané.
Mis en ligne : 11/11/2025
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