Les opinions exprimées dans cet article sont celles d’un contributeur externe. NotreContinent.com est une plateforme qui encourage la libre expression, la diversité des opinions et les débats respectueux, conformément à notre charte éditoriale « Sur NotreContinent.com chacun est invité à publier ses idées »
Alioune Sarr, président de l’Alliance pour le Sénégal et maire de Notto-Diobass, a condamné récemment les propos jugés « insultants et irrévérencieux » dirigés contre le guide religieux Serigne Moustapha Sy Al Amine à Dakar. L’ancien ministre a appelé à une condamnation ferme et a demandé la retenue de la jeunesse en invoquant la protection des autorités religieuses et coutumières. Il a affirmé que la liberté d’expression ne devait pas basculer dans l’insulte et qu’il fallait préserver la cohésion nationale.
Je lis ces déclarations avec agacement et scepticisme. Prétendre protéger les guides religieux sans jamais questionner leur pouvoir ressemble à une opération de conservation des privilèges, un réflexe conservateur qui met la lanterne sur les protecteurs plutôt que sur les institutions elles-mêmes. Défendre le respect n’est pas le même geste que défendre l’impunité, et je refuse que l’on confonde les deux comme si critiquer un pilier coutumier revenait à cracher sur la nation.
La réaction politique s’inscrit dans un climat où les figures religieuses occupent une place centrale dans la vie sociale et politique sénégalaise, et où toute attaque verbale contre elles provoque des réactions publiques immédiates.
Je veux fouiller l’idée simple et dangereuse que protéger les guides religieux doit être un réflexe politique. Ce réflexe suppose que ces autorités sont au-dessus de la critique parce qu’elles incarnent l’ordre social. Or ce geste protège avant tout des privilèges: privilèges d’influence, privilèges économiques, privilèges moraux. Fermer la porte à la discussion, c’est installer un espace hors de contrôle démocratique où aucune remise en question n’est permise. Quand l’Etat, ou un ancien ministre, réclame la « condamnation ferme » face à des paroles, il choisit le camp du statut quo. Ce choix ressemble à un pansement posé sur une plaie sans en chercher la cause.
Soutenir une autorité religieuse sans examen critique, c’est comme protéger un grand chêne malade parce qu’il fait de l’ombre à la place publique; cela donne l’impression de préservation, mais le bois pourrit à l’intérieur. Protéger la parole des guides sans transparence ni reddition des comptes, c’est aussi semblable à couvrir un directeur d’entreprise qui est accusé de malversations parce qu’il « fait fonctionner » la boîte; l’efficacité ne justifie pas l’opacité.
Je soutiens que le respect des personnes ne doit jamais se transformer en bouclier légal contre l’enquête ou la critique. La liberté d’expression inclut le droit de questionner les comportements des hommes d’influence, et la défense d’une autorité ne peut être automatique. D’abord, laisser l’autorité religieuse hors de portée des débats empêche la société de corriger des excès ou des abus. Ensuite, ce silence forcé favorise l’impression que certains groupes vivent au-dessus des règles communes, ce qui alimente la colère et la polarisation chez les jeunes qui voient l’injustice quotidienne. Enfin, le mélange des sphères religieuse et politique, sans garde-fous, crée des clientélismes où les ressources publiques ou les honneurs se redistribuent en fonction de loyautés personnelles, au détriment de l’intérêt général.
J’avance que la posture d’Alioune Sarr et de ses camarades incarne une vision conservatrice de la nation: mieux vaut protéger les figures visibles que risquer de « déstabiliser » un ordre auquel on bénéficie. Ce conservatisme social tient souvent du réflexe patrimonial, celui qui veut préserver des formes anciennes sans interroger leur utilité actuelle. Interroger un guide religieux ne signifie pas manquer de respect aux croyances; cela signifie exiger des institutions qu’elles répondent aux mêmes exigences de transparence et d’éthique que les autres institutions. La crainte de « fragiliser » la cohésion ne doit pas servir d’alibi pour nier les conflits d’intérêts ou les comportements reprochables.
Des cas observés ailleurs montrent que des systèmes où les autorités religieuses échappent au contrôle finissent par générer des scandales publics plus destructeurs que la critique initiale. Des enquêtes indépendantes, des mécanismes de médiation et des conseils mixtes entre laïcs et religieux pourraient permettre de protéger la dignité des fidèles tout en ouvrant la porte à la responsabilité. Le défi consiste à inventer des procédures adaptées au contexte culturel sénégalais, sans céder à la tentation d’ériger des sanctuaires impunis.
Je refuse l’équation simpliste qui fait du respect un verrou contre la critique. Protéger les guides religieux a du sens si cela sert le bien commun, pas si cela devient un certificat d’impunité. Je veux une société où l’on respecte les personnes et où l’on exige des comptes, où la foi cohabite avec la transparence, et où la défense de la paix sociale ne sert pas à camoufler des privilèges. Si l’on tient vraiment à la cohésion nationale, ouvrons le débat et imposons des garde-fous plutôt que de sanctifier l’autorité.
Article opinion écrit par le créateur de contenu : Adama Sarr.
Mis en ligne : 30/01/2026
—
La plateforme NOTRECONTINENT.COM permet à tous de diffuser gratuitement et librement les informations et opinions provenant des citoyens. Les particuliers, associations, ONG ou professionnels peuvent créer un compte et publier leurs articles Cliquez-ici.





