Dette sénégalaise : Le pays face à une crise sans marge d’erreur - Notre Continent
> NOTRE CONTINENT > - Economie | Par Eva | Publié le 09/02/2026 08:02:10

Dette sénégalaise : Le pays face à une crise sans marge d’erreur

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Un récent atelier organisé par l’International Budget Partnership (IBP) a dressé un constat accablant : la dette publique du Sénégal, estimée entre 119 % et 132 % du PIB selon les sources, place le pays dans une impasse économique et sociale. Les analyses du professeur Abdoulaye Ndiaye et de l’économiste Martin Kessler, bien que techniques, révèlent une vérité crue : le Sénégal est aujourd’hui confronté à un dilemme sans issue de court terme. Pourtant, malgré la gravité de la situation, les réponses proposées — remboursement intégral, appui international conditionné ou restructuration — semblent toutes porter en elles le germe de nouvelles crises.

Notre analyse montre que, sans une remise à plat profonde des politiques économiques et une transparence totale, le pays risque de s’enliser davantage.

La dégradation de la situation financière du Sénégal n’est pas un accident de parcours, mais le résultat d’années de gestion opaque et de choix budgétaires discutables. Les révélations successives de la Cour des Comptes et de l’audit du cabinet Forvis Mazars ont confirmé ce que beaucoup soupçonnaient : les chiffres officiels de la dette et du déficit ont été sous-estimés, voire dissimulés, entre 2019 et 2023. Le FMI lui-même a pointé des « déclarations erronées significatives » et suspendu son programme d’aide, tandis que les agences de notation (S&P, Moody’s) ont dégradé la note souveraine du pays, rendant tout accès aux marchés internationaux quasi impossible à des taux raisonnables.

Le ratio dette/PIB, officiellement à 118,4 % en 2024, pourrait encore s’aggraver en 2026, avec un service de la dette absorbant près de 30 % des recettes fiscales — un niveau insoutenable pour un pays dont les ressources propres sont limitées et la croissance fragile. Pire, les besoins de financement annuels, estimés à 8 milliards de dollars, dépassent largement les capacités réelles de l’État, même avec l’appui du FMI et de la Banque mondiale.

L’option d’honorer intégralement la dette, défendue par certains responsables politiques, relève davantage du déni que de la stratégie. Les chiffres sont implacables : pour stabiliser l’endettement, le Sénégal devrait passer d’un déficit primaire de 9 % en 2024 à un excédent de 1 % à 2 % dans les années à venir — un ajustement jamais réalisé sans ressources naturelles majeures ou sans sacrifices sociaux insupportables. Les exemples régionaux montrent que de tels plans d’ajustement structurel, imposés par le FMI dans les années 1980-1990, ont systématiquement conduit à une aggravation de la pauvreté, à la réduction des services publics essentiels (santé, éducation) et à une instabilité politique chronique.

Le FMI et les bailleurs de fonds conditionnent leur aide à des réformes drastiques : baisse des dépenses publiques, élargissement de l’assiette fiscale, fin des subventions (notamment sur l’énergie). Or, ces mesures, déjà testées ailleurs en Afrique, ont souvent provoqué des émeutes (Nigeria, Angola) et creusé les inégalités. Au Sénégal, où le chômage atteint 20 % et la pauvreté 35,7 % de la population, de telles politiques risquent d’alimenter un cercle vicieux de mécontentement social et de ralentissement économique.

La restructuration, présentée comme une solution pragmatique, n’est en réalité qu’un aveu d’échec. Certes, des pays comme le Ghana ou la Zambie ont obtenu des allègements de dette, mais à quel prix ? Le Ghana, après 18 mois de négociations, a vu sa croissance redémarrer, mais son économie reste fragile et dépendante des caprices des créanciers. La Zambie, elle, a mis plus de trois ans à finaliser un accord, pendant lesquels son économie a stagné et sa crédibilité s’est érodée. Pour le Sénégal, une restructuration tardive ou mal négociée pourrait aggraver la méfiance des investisseurs, limiter l’accès aux financements futurs et, in fine, reporter la crise plutôt que de la résoudre.

Avec un service de la dette représentant déjà 22 % des recettes de l’État — et appelé à augmenter en 2026 —, chaque franc CFA alloué au remboursement est soustrait aux dépenses sociales ou aux investissements productifs. Les plans actuels, comme la taxation du mobile money ou la réduction du train de vie de l’État, sont des rustines : ils ne suffiront pas à combler un déficit structurel.

La Chine, premier créancier bilatéral du Sénégal, et les pays du Golfe conditionnent leurs aides à des privatisations ou à des contreparties économiques souvent défavorables. Quant à l’UEMOA, son marché régional des titres ne peut absorber indéfiniment la dette sénégalaise sans risquer de fragiliser l’ensemble de la zone.

Les expériences passées montrent que les plans d’ajustement structurel, même « bien intentionnés », ont des conséquences désastreuses : hausse de la pauvreté, réduction de l’accès aux services de base, et montée des tensions sociales. Au Sénégal, où les inégalités sont déjà criantes, de telles mesures pourraient saper la légitimité même des institutions.

Le Ghana et la Zambie offrent deux modèles contrastés. Le Ghana, après une restructuration rapide et transparente, a retrouvé un accès limité aux marchés, mais sa dette reste élevée et sa croissance dépendante des cours des matières premières. La Zambie, en revanche, a payé cher son retard : trois ans de négociations, une économie atone, et une crédibilité entamée. Le Sénégal, avec son ratio dette/PIB parmi les plus élevés d’Afrique subsaharienne, n’a pas la marge d’erreur de ses voisins. Toute solution partielle ou tardive ne fera qu’aggraver la crise.

La dette sénégalaise n’est pas qu’un problème technique : c’est une crise de gouvernance, de transparence et de choix de société. Les options actuelles — remboursement intégral, appui conditionné ou restructuration — sont toutes porteuses de risques majeurs. Plutôt que de s’enfermer dans des solutions imposées de l’extérieur, le Sénégal doit engager un débat national inclusif sur la dette, ses causes et ses conséquences.

Cela implique :
Une audit indépendant et public de l’ensemble de la dette, y compris celle des entreprises parapubliques et des partenariats public-privé. Une renégociation équitable avec les créanciers, en s’inspirant des bonnes pratiques (transparence, participation citoyenne). Une refonte des politiques fiscales et sociales pour protéger les plus vulnérables, tout en assurant la soutenabilité budgétaire.

Sans cela, le pays risque de répéter les erreurs du passé : des ajustements douloureux, une croissance anémique, et une dette qui, loin de diminuer, continuera à hypothéquer l’avenir des générations futures. La crise de la dette n’est pas une fatalité — mais pour en sortir, il faut d’abord en accepter la gravité et refuser les demi-mesures.

Article opinion écrit par le créateur de contenu : Ousmane Diop.
Mis en ligne : 09/02/202
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