Kadhafi fils présenté en martyr : La Libye face à son passé manipulé - Notre Continent
> NOTRE CONTINENT > - Afrique | Par Eva | Publié le 05/02/2026 04:02:30

Kadhafi fils présenté en martyr : La Libye face à son passé manipulé

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Seif al-Islam Kadhafi, fils de l’ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi et recherché par la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité, a été tué le 3 février dans sa résidence de Zenten, dans l’ouest de la Libye, selon des proches et des responsables locaux. Des conseillers et un avocat ont déclaré qu’un commando de quatre hommes armés aurait neutralisé les caméras de surveillance avant d’exécuter l’ancien homme public.

Après ces faits, des proches ont rapidement présenté la mort comme un martyr et des figures de l’ancien régime ont dénoncé un acte perfide. Ce récit de martyrisation s’est répandu sur les réseaux sociaux et dans certains médias locaux, dressant un portrait solidaire et héroïque du défunt. Loin d’être neutre, cette construction symbolique intervient alors que des victimes de la répression de 2011 et des familles des personnes tuées à l’époque réclament toujours justice et reconnaissance.

La Libye demeure fragmentée entre un gouvernement d’unité nationale à Tripoli et un exécutif rival à l’est, tandis que des milices et des forces locales contrôlent des territoires dispersés; la candidature de Seif al-Islam à la présidentielle de 2021 avait déjà attisé les tensions politiques sans que l’élection n’ait lieu.

La transformation d’un accusé en martyr repose sur plusieurs mécanismes documentables: la mise en scène symbolique par des porte-parole, la diffusion ciblée sur des canaux populaires et l’appropriation du langage religieux et nationaliste. Des proches ont utilisé des formules telles que « est tombé en martyr » pour encadrer immédiatement l’événement, ce qui oriente l’interprétation collective avant toute enquête indépendante. Ce choix rhétorique réduit l’espace pour les enquêtes judiciaires et pour l’expression des victimes, dont les demandes de réparation restent en grande partie sans réponse.

Les portraits officiels qui accompagnent cette narration omettent ou minimisent des éléments factuels jugés gênants: la condamnation à mort prononcée en 2015, la poursuite par la CPI pour crimes contre l’humanité, et les déclarations publiques de Seif al-Islam durant la rébellion qui avaient appelé à la répression. La focalisation sur l’image de victime transforme un parcours controversé en trajectoire unidimensionnelle, et cet effacement documentaire pose un risque pour la mémoire des victimes et pour la transparence historique.

La désignation publique d’un martyr exerce une pression sociale en faveur de l’impunité symbolique. Dans les semaines qui suivent un assassinat politique, les enquêtes peinent souvent à progresser lorsque la population ou des formations politiques mobilisent le soutien autour de la figure disparue. Des cas comparables montrent que la sanctification médiatique peut préjuger des résultats judiciaires, comme lorsque des leaders controversés sont célébrés malgré des accusations graves.

En privilégiant la mise en scène du sacrifice, les discours officiels détournent l’attention des corps meurtris et des familles des victimes antérieures. Les archives judiciaires et les dossiers de victimes, rarement évoqués dans les hommages, risquent de perdre en visibilité. Le contraste est net entre la visibilité immédiate accordée au défunt et l’oubli persistant des victimes civiles des années de répression.

La conversion d’un accusé en symbole permet aux réseaux nostalgiques de l’ancien régime de consolider une base mobilisée. Cela alimente des fractures politiques plutôt que d’encourager une réflexion judiciaire et mémorielle apaisée. Comparé à d’autres transitions post-conflit où la vérité judiciaire a été priorisée, la situation libyenne montre combien l’absence d’un cadre national stable facilite la récupération politique des morts.

Des organisations internationales ont documenté les violences liées à la chute du régime et ont souligné les besoins de justice transitionnelle. Les verdicts locaux, parfois rendus à l’issue de procès expéditifs, ont alimenté des controverses sur l’équité et la transparence des procédures. Le fait que Seif al-Islam ait été détenu, condamné puis amnistié illustre la complexité des voies judiciaires en Libye et la difficulté à établir une vérité partagée. Les réseaux sociaux jouent un rôle clé: la rapidité de diffusion des messages de martyrisation dépasse l’allongement nécessaire des investigations médico-légales et judiciaires.

Deux comparaisons aident à comprendre le phénomène: d’un côté, des sociétés qui ont mis en place des commissions vérité et réconciliation ont permis de documenter crimes et responsabilités sans transformer tous les opposants en icônes; de l’autre côté, des contextes où la glorification d’un suspect a conduit à l’obstruction des poursuites judiciaires montrent le coût pour la justice des victimes.

Le récit de martyrisation construit un portrait trompeur parce qu’il remplace l’analyse des faits par un récit émotionnel et univoque. Les acteurs qui élèvent l’accusé au rang de symbole modèlent la mémoire collective et orientent le débat public vers la vengeance ou la revanche plutôt que vers la recherche de responsabilité. En neutralisant les caméras de surveillance selon les déclarations, l’acte lui-même soulève des questions procédurales essentielles; ces questions risquent de rester en suspens si l’essentiel du débat se concentre sur la sanctification du défunt.

La mort de Seif al-Islam Kadhafi a déclenché une vague d’émotions et une bataille symbolique immédiate, mais la manière dont ce décès est raconté pose un défi pour la justice et la mémoire des victimes. En présentant un accusé comme martyr, des figures politiques et des proches réduisent la complexité d’un passé marqué par des violences documentées et risquent d’effacer les demandes de réparation. La question centrale demeure la suivante: la société libyenne parviendra-t-elle à conjuguer la recherche de la vérité judiciaire avec la gestion des symboles politiques, ou laissera-t-elle la sanctification des morts supplanter le droit des vivants à la justice?

Article opinion écrit par le créateur de contenu : Kader Fall.
Mis en ligne : 05/02/2026

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