L’annonce du démantèlement d’un vaste réseau de trafic de migrants entre la Gambie et le Sénégal, avec l’interception de 180 candidats à Sokone, a de quoi réjouir.
Les opinions exprimées dans cet article sont celles d’un contributeur externe. NotreContinent.com est une plateforme qui encourage la libre expression, la diversité des opinions et les débats respectueux, conformément à notre charte éditoriale « Sur NotreContinent.com chacun est invité à publier ses idées »
Suite de l’article : Pourtant, je ne peux m’empêcher de pousser un coup de gueule, mais fermement convaincu que ces opérations, aussi nécessaires soient-elles, ne font que gratter la surface d’un mal bien plus profond. Tant que des milliers de jeunes croupiront dans le chômage, la précarité et le désespoir, l’émigration clandestine restera leur seule lueur d’espoir. Et ça, c’est une tragédie.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : au Sénégal, le taux de chômage des jeunes a atteint 34,4 % au premier trimestre 2024, et 23,3 % au dernier trimestre 2025 — une hausse alarmante. Avec 200 000 jeunes qui débarquent chaque année sur un marché du travail déjà saturé, comment leur en vouloir de rêver d’ailleurs ? Les passeurs, eux, n’ont pas de scrupules : ils exploitent ce désespoir en vendant du rêve à prix d’or (entre 150 000 et 650 000 FCFA par tête). Pendant ce temps, 46 843 migrants ont réussi à atteindre les Canaries en 2024, et plus de 5 000 ont été interceptés au Sénégal la même année. Les opérations comme celle de Sokone sont des succès tactiques, mais des échecs stratégiques : elles ne tarissent pas la source du problème.
Et cette source, c’est l’absence criante de perspectives. Comme le souligne Adama Mbengue, président de l’ONG ADHA, « le chômage endémique, le manque d’opportunités économiques et l’illusion d’un eldorado européen » poussent les jeunes à risquer leur vie. Quand une embarcation échoue en Mauritanie avec 69 corps sans vie, dont plusieurs Sénégalais, on mesure l’urgence. Mais on mesure aussi l’impuissance des solutions purement sécuritaires.
Le démantèlement du réseau de Sokone est une victoire contre les trafiquants, mais une défaite contre le système qui les alimente. Les mangroves de Bôsinka, les côtes du Saloum, ou les plages de Mbour ne sont que des symptômes. Le vrai cancer, c’est un modèle économique qui laisse 60 % des chômeurs africains être des jeunes, et où des diplômés finissent par vendre leurs services dans la rue, faute de mieux.
Pire : ces opérations répressives, aussi louables soient-elles, ne dissuadent pas. En 2025, malgré les interpellations et les saisies de pirogues, le Sénégal reste un point de départ majeur pour l’Europe. Les passeurs s’adaptent, changent de routes, mais la demande, elle, ne faiblit pas. Pourquoi ? Parce que l’alternative, c’est la misère. Et personne ne choisit la mer par plaisir.
Premièrement, la répression seule est un leurre. En 2024, 44 tentatives de départ ont été déjouées, et 2 757 migrants interceptés. Pourtant, les départs continuent. Comme au Maroc ou en Tunisie, où les mêmes recettes (patrouilles, arrestations) n’ont pas enrayé le phénomène. La preuve que sans solutions structurelles, la répression est un pansement sur une jambe de bois.
Deuxièmement, les comparaisons sont accablantes. En Afrique du Nord, les jeunes fuient aussi par milliers, malgré des économies plus diversifiées. La différence ? Là-bas, on mise (trop timidement) sur la formation professionnelle et l’entrepreneuriat. Au Sénégal, les programmes existent, mais ils sont mal coordonnés, méconnus, ou inaccessibles aux ruraux. Résultat : des milliers de jeunes se tournent vers le Jakarta (les motos-taxis) ou… les pirogues.
Enfin, l’argument massue : les passeurs ne sont que le symptôme d’un marché. Tant qu’il y aura une offre (des jeunes désespérés) et une demande (l’Europe, perçue comme un eldorado), les réseaux renaîtront. Comme une hydre, couper une tête en fait pousser deux autres.
Je ne nie pas l’utilité des opérations comme celle de Sokone. Mais je refuse de croire que c’est suffisant. Arrêter des trafiquants, c’est bien. Redonner espoir à une jeunesse abandonnée, c’est mieux.
La solution ? Un plan Marshall pour l’emploi des jeunes : formations adaptées, incitations à l’entrepreneuriat, investissements massifs dans les secteurs porteurs (agroalimentaire, énergies renouvelables, numérique). Et surtout, briser le mythe de l’Eldorado européen en montrant que le vrai eldorado, c’est ici — à condition qu’on leur en donne les moyens.
Sinon, les mangroves de Bôsinka continueront de cacher des rêves brisés, et les gendarmes de Sokone de courser l’hydre sans jamais la terrasser. Et ça, je ne peux pas l’accepter.
Article opinion écrit par le créateur de contenu : Anonyme.
Mis en ligne : 30/05/2026
—
La plateforme NOTRECONTINENT.COM permet à tous de diffuser gratuitement et librement les informations et opinions provenant des citoyens. Les particuliers, associations, ONG ou professionnels peuvent créer un compte et publier leurs articles Cliquez-ici.





