500 milliards de FCFA libérés : Le Sénégal joue-t-il avec le feu ? - Notre Continent
> NOTRE CONTINENT > - Economie | Par Eva | Publié le 02/03/2026 11:03:00

500 milliards de FCFA libérés : Le Sénégal joue-t-il avec le feu ?

Les opinions exprimées dans cet article sont celles d’un contributeur externe. NotreContinent.com est une plateforme qui encourage la libre expression, la diversité des opinions et les débats respectueux, conformément à notre charte éditoriale « Sur NotreContinent.com chacun est invité à publier ses idées »

Le ministère des Finances, représenté par Cheikh Diba, a affirmé à l’Assemblée nationale la semaine dernière que le Sénégal refuse toute restructuration de la dette et privilégie une « gestion active de la dette ». Il a cité les échéances 2025 de la dette bancaire locale et expliqué que cette gestion aurait libéré plus de 500 milliards de francs CFA d’espace budgétaire. Ces déclarations ont été tenues à Dakar dans un contexte de tension sur la liquidité bancaire.

Je crois que cette rhétorique technique masque une réalité inquiétante: présenter la « gestion active » comme une alternative magique revient à fermer les yeux sur l’absence d’une stratégie durable et à accroître la vulnérabilité du pays. J’entends démontrer pourquoi cette posture gouvernementale sonne creuse, quelles zones d’ombre elle recouvre et quels risques elle fait peser sur l’avenir économique et social du Sénégal.

Le gouvernement décrit la gestion active comme une solution scientifique et économique aux contraintes d’échéances. La communication publique insiste sur des gains quantitatifs comparables à une restructuration sans en subir les conséquences juridiques et réputationnelles.

Je commence par ce qui fâche: la formule « gestion active de la dette » est commode et vague. Elle peut englober des mesures parfaitement légitimes, comme la renégociation des conditions, l’allongement ciblé des maturités, ou l’optimisation des coûts. Mais elle peut aussi désigner des artifices comptables, des reportings sélectifs et des transferts de passifs hors bilan qui maquillent l’ampleur réelle des obligations. Quand un ministre annonce des « libérations » d’espace budgétaire sans expliciter les instruments employés, la transparence fait défaut. Or la confiance des marchés, des banques et des investisseurs repose précisément sur l’exactitude des chiffres et sur la visibilité des engagements futurs.

Ensuite, la comparaison implicite entre gestion active et restructuration est problématique. Une restructuration implique des négociations formelles, parfois douloureuses, mais elle clarifie les dettes, répartit les pertes et rétablit la soutenabilité à long terme. La gestion active, telle qu’on la présente, promet le même résultat sans contrainte apparente. J’y vois le risque d’un effet placebo: des gains temporaires, puis le retour brutal des tensions lorsque les échéances différées se rapprocheront. C’est comme retarder une réparation de toiture en posant une bâche: cela tient l’eau un moment, puis la pluie revient plus forte.

Par ailleurs, l’absence d’indications sur les contreparties inquiète. Qui assume le risque en cas de nouveau choc de liquidité? La banque centrale, des établissements financiers fragilisés, les contribuables via des transferts déguisés? Lorsque l’on déleste les échéances sans réduire le stock réel de dette, on transfère souvent la pression vers des acteurs moins visibles et moins préparés. Cette opacité peut fragiliser le secteur bancaire, augmenter le coût du crédit et finalement peser sur la croissance et l’emploi.

Je m’appuie sur trois points concrets. D’abord, la soutenabilité ne se juge pas sur un exercice budgétaire isolé: elle se mesure sur des trajectoires pluriannuelles. Un « gain » ponctuel de 500 milliards est utile, mais si les flux futurs restent élevés la vulnérabilité persiste. Ensuite, la crédibilité repose sur la clarté: des États qui ont caché la réalité de leur dette ont souvent fini par subir des ajustements brutaux et coûteux. Enfin, l’histoire récente offre des comparaisons instructives: certains pays ont choisi la restructuration assumée et ont recouvré des marges de manœuvre durables; d’autres ont privilégié des bricolages comptables et ont payé plus cher ensuite en refinancement et en contraction économique.

Je soutiens que la gestion active, telle qu’elle est présentée, sert surtout à ménager l’image du gouvernement et à éviter des décisions politiquement difficiles. Elle permet d’afficher des résultats immédiats sans engager une politique de réforme fiscale, de rationalisation des dépenses ou de redéfinition des priorités d’investissement. C’est une stratégie du court terme qui délègue la facture au futur. Le vrai choix responsable demanderait de confronter les chiffres, d’ouvrir les comptes au public et aux partenaires, et d’accepter des mesures parfois impopulaires pour restaurer la résilience.

Des experts internationaux insistent sur la nécessité d’un plan de dette transparent, assorti de scénarios stressés et d’un calendrier clair de réduction du ratio dette/PIB. Les marchés regardent aussi la gouvernance et la qualité des institutions. Le Sénégal peut mobiliser des audits indépendants et publier des tableaux de flux détaillés pour convaincre que ses gains ne sont pas des effets d’écriture. Comparer la trajectoire projetée avec celle d’États similaires permettrait de rendre la démarche crédible et d’éviter l’illusion d’un soulagement permanent.

Je refuse l’illusion qu’une formule langagière suffit à régler une question structurelle. La gestion active peut être un outil utile, mais elle devient dangereuse lorsqu’elle sert d’écran de fumée. J’appelle au refus de la facilité: rendre publics les mécanismes adoptés, exposer les scénarios de risque, et accepter les débats nécessaires sur la soutenabilité. Sans cela, le pays s’expose à des réveils douloureux et à une dépendance accrue aux marchés et aux institutions externes. Je préfère la franchise d’un ajustement maîtrisé à la douceur trompeuse d’un tour de passe-passe financier.

Article opinion écrit par le créateur de contenu : Modou Diop.
Mis en ligne : 02/03/202
6

La plateforme NOTRECONTINENT.COM permet à tous de diffuser gratuitement et librement les informations et opinions provenant des citoyens. Les particuliers, associations, ONG ou professionnels peuvent créer un compte et publier leurs articles Cliquez-ici.


Réagir à cet article

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

0 commentaires

Réagir à cet article

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

0 commentaires

Copyright © 2023 www.notrecontinent.com

To Top