Où était la voix critique pendant les années précédentes ? - Notre Continent
> NOTRE CONTINENT > - Politique | Par Eva | Publié le 09/09/2026 12:09:30

Où était la voix critique pendant les années précédentes ?

Dans une déclaration prononcée en marge d’une cérémonie à Saldé, l’ancien ministre des Affaires étrangères Cheikh Tidiane Gadio a vertement fustigé le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko, les qualifiant d’« immatures » et jugeant la situation de « honte » pour le pays.

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Suite de l’article : Selon lui, le Sénégal serait « économiquement bloqué par l’amateurisme », les querelles entre les deux dirigeants prenant le pas sur les difficultés des Sénégalais. Je respecte le droit de M. Gadio de s’exprimer, et je partage d’ailleurs certaines de ses préoccupations sur la situation sociale. Mais je dois dire, avec tout le respect que je lui dois, que cette sortie me laisse profondément insatisfait. Mon parti pris est clair : cette critique, pour légitime qu’elle soit sur la forme, pèche gravement par sa sélectivité et son amnésie.

Le Sénégal traverse une période de transition difficile. Le nouveau pouvoir, arrivé en avril 2024, a hérité d’une situation financière bien plus catastrophique que ce qui avait été officiellement présenté. Un audit commandité par le gouvernement, corroboré par la Cour des comptes et le FMI, a révélé une « dette cachée » de près de 7 milliards de dollars, accumulée entre 2019 et 2024. Le ratio dette/PIB, annoncé à 74 % par l’ancien gouvernement, s’élève en réalité à 132 %. Les chiffres des finances publiques avaient été falsifiés. C’est ce lourd passif que le régime actuel est censé corriger en à peine deux années d’exercice.

Je relis les propos de M. Gadio avec attention, et j’avoue une perplexité grandissante. Il dénonce un pays « bloqué par l’amateurisme », regrette la pauvreté de Saldé après six décennies d’indépendance, s’indigne que le Sénégal importe encore du riz d’Asie. Sur chaque point, il a raison sur le fond. Mais je me pose une question simple : ces problèmes datent-ils de deux ans ? L’importation massive de riz thaïlandais et vietnamien, la pauvreté structurelle des localités rurales, le chômage des jeunes — tout cela existait bien avant l’arrivée de Diomaye Faye. Et pendant les douze années du régime précédent, où était cette voix si pugnace ?

Je trouve pour le moins déconcertant que M. Gadio choisisse précisément ce moment pour élever la voix avec une telle véhémence. Les difficultés économiques qu’il décrit n’ont pas surgi du néant en vingt-quatre mois. Elles sont le fruit de décennies de politiques publiques défaillantes, de promesses non tenues, de statistiques travesties. Quand la Cour des comptes confirme que les chiffres ont été maquillés entre 2019 et 2024, il ne s’agit pas d’un détail comptable : c’est la confiance même de l’État qui a été brisée. Je m’interroge donc : où était cette indignation quand les jeunes Sénégalais manifestaient dans les rues de Dakar en 2021 et 2023, réprimés et parfois emprisonnés ? Où était cette sollicitude pour Saldé quand l’ancien pouvoir jouait les chefs de la diplomatie sur la scène internationale sans régler les urgences nationales ?

Je ne peux m’empêcher de dresser un parallèle avec d’autres contextes africains. Au Sénégal comme ailleurs, de trop nombreuses figures politiques découvrent subitement les vertus de l’opposition dès qu’elles ne sont plus aux affaires. On a vu ce phénomène en Côte d’Ivoire, au Nigeria, au Kenya : des responsables qui ont administré un pays pendant des années se transforment en critiques féroces de leurs successeurs, sans jamais reconnaître leur part d’héritage. Cette mémoire sélective n’honore personne.

Je ne cherche nullement à disculper le pouvoir actuel de ses erreurs ni à lui servir d’avocat. Critiquer les manquements du régime en place est non seulement un droit, mais un devoir civique. Mais je refuse, pour ma part, les leçons à géométrie variable. Le Sénégal a besoin de solutions et de vérité, pas de tribunes partielles. La crédibilité d’une critique repose sur la cohérence de celui qui la porte. Avant de dénoncer l’amateurisme des autres, il faudrait avoir le courage de regarder en arrière et de nommer ce qui n’a pas fonctionné sous ceux que l’on a soutenus, ou du moins sous lesquels on est resté silencieux. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que la parole publique sera prise au sérieux. « Saldé et le Sénégal méritent mieux », dit M. Gadio. Je suis pleinement d’accord. Mais ils méritent surtout une mémoire honnête.

Article opinion écrit par la créatrice de contenu : Anonyme.
Mis en ligne : 09/09/2026

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