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L’actualité sénégalaise nous réserve parfois des séquences télévisées qui, sous couvert de légèreté, révèlent les tensions profondes d’une société en proie à des débats houleux. L’échange récent entre l’animatrice Bijou Ngoné et le comédien Ouzin Keita, lors d’une émission de divertissement, en est une illustration frappante. En lançant à son invité un avertissement sans détour – « Si jamais tu fais partie de ce réseau, tu vas en découdre avec moi » –, Bijou Ngoné a mis le doigt sur une plaie ouverte : celle de la méfiance généralisée envers les personnalités publiques, dans un contexte où les allégations de participation à des réseaux controversés, notamment liés à l’homosexualité ou à des affaires de mœurs, alimentent les polémiques et les divisions.
Si la formule était teintée d’humour, elle reflète une réalité bien plus sombre : celle d’une opinion publique promptement prête à la suspicion, et d’une justice sociale souvent rendue par l’émotion plutôt que par la raison.
Le Sénégal traverse une période de crispation sans précédent. Les récentes arrestations de personnalités accusées d’« actes contre nature », dont deux célébrités locales, ont ravivé les braises d’un débat déjà enflammé. Dans un pays où l’homosexualité est criminalisée et où la pression sociale est immense, chaque affaire de ce type devient un catalyseur de stigmatisation et de violence verbale, voire physique. Les réseaux sociaux, souvent utilisés comme caisse de résonance, amplifient les appels à la délation et les discours haineux, tandis que les autorités, sous la pression de groupes conservateurs, envisagent même de durcir les peines encourues. Dans ce climat, la simple suspicion suffit à entacher une réputation, et les dénégations, comme celles d’Ouzin Keita, peinent à convaincre.
Bijou Ngoné, en interpellant ainsi son invité, a joué un rôle ambigu. D’un côté, elle incarne une vigilance citoyenne légitime face à des allégations graves. De l’autre, elle participe à une culture de la suspicion qui, loin de favoriser la transparence, installe un climat de peur et de méfiance généralisée. Le problème n’est pas tant la question posée que la manière dont elle est posée : dans l’espace public, sous les projecteurs, sans preuve ni contexte, comme si l’accusation valait condamnation. Ce type d’interpellation, même si elle est présentée avec un sourire, contribue à banaliser l’idée que toute personne publique est potentiellement coupable jusqu’à preuve du contraire. Or, dans un État de droit, c’est l’inverse qui devrait prévaloir.
Les plateaux télévisés, surtout ceux dédiés au divertissement, ne devraient pas se transformer en tribunaux populaires. Pourtant, force est de constater que les émissions sénégalaises, qu’elles soient d’information ou de divertissement, sont de plus en plus le lieu où se jouent des règlements de comptes et des mises en accusation publiques. Cette tendance est d’autant plus préoccupante qu’elle s’inscrit dans un contexte où les institutions judiciaires sont souvent perçues comme lentes, partiales ou inefficaces. Les personnalités publiques, conscientes de leur influence, ont une responsabilité particulière : celle de ne pas alimenter la machine à rumeurs, mais plutôt de promouvoir un débat apaisé et respectueux des présomptions d’innocence.
Cette dérive n’est pas propre au Sénégal. Dans d’autres pays, notamment en Occident, on a vu des animateurs ou des influenceurs utiliser leur plateforme pour lancer des accusations ou des polémiques, souvent au mépris de l’éthique journalistique. Aux États-Unis, par exemple, des figures médiatiques ont été suspendues pour avoir propagé des informations non vérifiées ou des théories du complot. La différence majeure réside dans l’existence de contre-pouvoirs médiatiques et judiciaires capables de recadrer les excès. Au Sénégal, où les garde-fous sont plus fragiles, le risque est grand de voir s’installer une justice parallèle, où l’opinion publique fait office de juge, jury et bourreau.
Il est indéniable que les questions de mœurs, de genre et de sexualité doivent être abordées ouvertement. Cependant, le faire dans le cadre d’une émission de divertissement, avec des formules chocs et sans profondeur d’analyse, revient à trahir la complexité des enjeux. Les « goordjiguen », terme wolof désignant les hommes efféminés ou homosexuels, sont depuis longtemps la cible de violences et de discriminations au Sénégal. Plutôt que de contribuer à leur stigmatisation, les médias devraient œuvrer à éduquer et à informer, en donnant la parole aux experts, aux associations de défense des droits humains, et en rappelant les principes fondamentaux de respect et de dignité.
L’échange entre Bijou Ngoné et Ouzin Keita est révélateur d’un malaise plus large. Il montre à quel point le Sénégal, comme beaucoup de sociétés africaines, est tiraillé entre modernité et tradition, entre ouverture et repli identitaire. Mais il rappelle aussi que le progrès social ne peut advenir dans un climat de suspicion permanente. Les personnalités publiques, les médias et les citoyens ont tous un rôle à jouer pour que le débat public reste constructif et respectueux. Sinon, c’est toute la cohésion sociale qui en pâtira.
En définitive, si la vigilance est nécessaire, elle ne doit pas se transformer en chasse aux sorcières. La transparence ne se décrète pas par des phrases chocs à la télévision ; elle se construit par un dialogue apaisé, une justice indépendante et une éducation à la tolérance. C’est à ce prix que le Sénégal pourra avancer, sans sacrifier ni ses valeurs ni ses principes démocratiques.
Article opinion écrit par le créateur de contenu : Anonyme.
Mis en ligne : 25/02/2026
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