Un an sans jugement : Farba Ngom et les failles d’un système judiciaire en crise - Notre Continent
> NOTRE CONTINENT > - Société | Par Eva | Publié le 14/04/2026 08:04:00

Un an sans jugement : Farba Ngom et les failles d’un système judiciaire en crise

Ce vendredi, un rassemblement religieux à Agnam a marqué les 365 jours de détention préventive de Farba Ngom, député-maire des Agnams, incarcéré depuis le 27 février 2025 dans le cadre d’une affaire de détournement présumé de 125 milliards de francs CFA. Si l’événement a été présenté comme un moment de recueillement et de prière, il a surtout révélé une profonde frustration citoyenne face à une justice perçue comme lente, inéquitable, et politisée.

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Suite de l’article : Je ne peux que m’interroger : comment un pays qui se targue d’être la démocratie la plus solide d’Afrique de l’Ouest peut-il tolérer qu’un élu, même accusé de graves délits, reste en prison sans jugement pendant une année entière, tandis que d’autres, impliqués dans les mêmes dossiers, bénéficient de libertés provisoires ? La réponse, hélas, semble moins judiciaire que politique.

Farba Ngom est poursuivi pour détournement de deniers publics, blanchiment de capitaux, et association de malfaiteurs. Pourtant, depuis un an, son dossier n’a toujours pas été jugé au fond. Pire, sa détention a été prolongée par de nouvelles accusations – possession de téléphones en prison, complots présumés – qui apparaissent comme des prétextes pour justifier un maintien en détention arbitraire. Ses avocats, des organisations de défense des droits de l’homme, et même des experts médicaux ont alerté sur l’incompatibilité de son état de santé avec la détention, sans effet. Pendant ce temps, son coaccusé Tahirou Sarr, impliqué dans les mêmes faits, a été libéré sous contrôle judiciaire dès janvier 2026. Cette disparité de traitement ne peut que nourrir le sentiment d’une justice à deux vitesses, où la balance penche selon les alliances politiques plutôt que selon les preuves.

Les révélations récentes sur les conditions de sa détention sont édifiantes : des téléphones saisis dans sa cellule, des échanges avec des personnalités politiques et des journalistes, des opérations financières depuis la prison. Mais au lieu de questionner la responsabilité de l’administration pénitentiaire ou d’accélérer le procès, les autorités ont préféré lever une deuxième fois son immunité parlementaire, prolongeant ainsi son calvaire. La ministre de la Justice a même remis en cause la réalité de ses problèmes de santé, alors que des rapports médicaux indépendants confirment leur gravité. Comment ne pas voir, dans cette obstination, une volonté de neutraliser un opposant proche de l’ancien président Macky Sall ?

La comparaison avec d’autres affaires est frappante. En Côte d’Ivoire, l’ONG Acat dénonce depuis des années les détentions préventives de longue durée, qui concernent plus de la moitié de la population carcérale. Au Sénégal, la Rapporteuse spéciale de l’ONU sur la torture a qualifié les conditions de détention de « dramatiques et inhumaines », et a appelé à des réformes urgentes. Pourtant, malgré les recommandations des assises de la justice en 2024 pour limiter le recours à la détention préventive, rien ne change. Le cas de Farba Ngom illustre cette inertie : un homme maintenu en prison non pas pour ce qu’il a fait, mais pour ce qu’il représente.

Premièrement, la lenteur judiciaire est un problème structurel. Comme l’a souligné un ancien juge d’instruction, traiter 400 dossiers par an est « pratiquement impossible » avec les moyens actuels. Deuxièmement, la levée répétée de l’immunité parlementaire de Farba Ngom, alors que d’autres députés ou anciens ministres bénéficient de libertés provisoires, confirme une justice sélective. Troisièmement, l’acharnement contre lui – nouvelles enquêtes, accusations successives – ressemble étrangement à une stratégie d’épuisement, destinée à briser sa résistance et celle de ses soutiens.

Enfin, le contexte politique est impossible à ignorer. Depuis l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko, plusieurs figures de l’ancien régime ont été visées par des procédures judiciaires. Si la lutte contre la corruption est légitime, elle ne doit pas servir de paravent à des règlements de comptes. Or, dans l’affaire Farba Ngom, tout porte à croire que la justice est instrumentalisée : des preuves fragiles, des procédures contestées, et une médiatisation à charge qui rappelle les pires dérives des régimes autoritaires.

Au Salvador, des milliers de détenus attendent leur procès depuis des années, dans des conditions décriées par les défenseurs des droits de l’homme. En Libye, des ministres sont placés en détention préventive pour des affaires de manuels scolaires, révélant une justice souvent arbitraire. Mais au Sénégal, pays souvent cité en exemple, une telle dérive est d’autant plus inquiétante qu’elle s’inscrit dans un climat de polarisation politique. La justice doit être un rempart contre l’arbitraire, pas un outil au service du pouvoir.

Je ne défends pas Farba Ngom. Si les charges retenues contre lui sont avérées, il doit répondre de ses actes devant un tribunal. Mais une année de détention sans jugement, des accusations successives, et un traitement discriminatoire par rapport à ses coaccusés : tout cela sape la crédibilité de la justice sénégalaise. Le vrai test pour le Sénégal ne sera pas le sort réservé à Farba Ngom, mais la capacité de ses institutions à garantir, pour tous, une justice indépendante et impartiale. Aujourd’hui, cette confiance est gravement ébranlée. Il est temps que les autorités judicaires et politiques prennent la mesure de l’urgence : soit elles rétablissent l’équité et l’efficacité de la justice, soit elles acceptent de voir le pays sombrer dans le cynisme et la défiance.

La détention de Farba Ngom n’est pas qu’une affaire judiciaire. C’est un symbole de ce que devient une démocratie quand ses gardiens oublient leur mission : protéger les droits de tous, y compris ceux de ses opposants.

Article opinion écrit par le créateur de contenu : Anonyme.
Mis en ligne : 14/04/202
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