Un récent article met en avant la fiscalité du tabac comme « arme efficace » dans la lutte contre le tabagisme, soulignant les appels du Forum civil pour un renforcement urgent des taxes sur ces produits.
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Suite de l’article : Si l’intention est louable, je me permets de douter de l’efficacité réelle de cette mesure, surtout lorsqu’elle est présentée comme une solution miracle. En réalité, l’augmentation des taxes sur le tabac, bien qu’utile pour limiter la consommation, ne suffit pas à elle seule à faire arrêter les fumeurs. Pire, elle peut engendrer des effets pervers, notamment en alimentant le marché parallèle et en pénalisant les plus vulnérables.
Le Sénégal, comme beaucoup de pays africains, fait face à un défi de santé publique majeur : le tabagisme, responsable de 8 millions de décès annuels dans le monde, dont 800 000 liés au tabagisme passif. Localement, 9,6 % des jeunes de 13 à 15 ans et 4,4 % des adultes consomment du tabac, avec des coûts sanitaires et économiques exorbitants (122 milliards de FCFA par an, selon le CRES). Face à cette situation, la fiscalité est souvent présentée comme la panacée, notamment par l’OMS, qui recommande que les taxes représentent au moins 70 % du prix de vente final. Pourtant, au Sénégal, elles ne dépassent pas 45 %, un niveau jugé insuffisant pour dissuader efficacement les consommateurs.
L’article de Seneweb s’appuie sur des arguments classiques : augmenter les taxes rend le tabac moins accessible, surtout pour les jeunes et les populations à faibles revenus. Cependant, cette approche ignore deux réalités majeures. D’abord, la dépendance à la nicotine est telle que beaucoup de fumeurs, plutôt que d’arrêter, réduisent d’autres dépenses ou se tournent vers des circuits parallèles. Une étude récente en Afrique subsaharienne montre qu’une hausse de 10 % du prix ne réduit la consommation que de 3,62 % — un impact limité, surtout quand on sait que le marché illicite représente déjà 16,8 % des ventes dans les pays à bas revenu.
Ensuite, le Sénégal est confronté à un marché parallèle florissant, alimenté par la contrebande et des manufactures locales peu taxées. Selon le CRES, l’éradication de ce commerce illicite pourrait augmenter les recettes fiscales de 19 % en moyenne dans la CEDEAO. Pourtant, les autorités peinent à endiguer le phénomène, souvent en raison de la corruption ou de la faiblesse des contrôles douaniers.
Les études montrent que la fiscalité agit davantage comme un outil de régulation que comme une solution d’arrêt total. En France, malgré des prix prohibitifs, la prévalence du tabagisme n’a reculé que de 25,5 % à 17-18 % en quatre ans, et le marché parallèle y représente désormais 20 % de la consommation. Pourquoi le Sénégal ferait-il exception ?
Les hausses de taxes pèsent disproportionnellement sur les ménages modestes, qui consacrent une part plus importante de leur budget au tabac. Plutôt que d’arrêter, beaucoup se tournent vers des produits de contrebande, moins chers mais tout aussi nocifs, voire plus dangereux en raison de l’absence de contrôle qualité.
Les multinationales du tabac, tout en affichant un discours responsable, alimentent elles-mêmes le marché parallèle. Des enquêtes révèlent qu’elles surapprovisionnent délibérément certains pays, sachant que l’excédent finira dans les réseaux illicites. Au Sénégal, Philip Morris a même signé des conventions avec les douanes pour « lutter » contre la contrebande, tout en étant impliqué dans des pratiques douteuses.
En Europe, des pays comme la France ou l’Irlande ont mis en place des politiques fiscales agressives, avec des résultats mitigés : baisse de la consommation, mais explosion du marché parallèle et perte de recettes fiscales. En Afrique du Sud, la fiscalité élevée a poussé les fumeurs vers des produits illicites, financant parfois des réseaux criminels. Ces exemples montrent que la fiscalité seule ne suffit pas ; elle doit s’accompagner de mesures d’accompagnement (sevrage, éducation, contrôle strict) et d’une lutte sans merci contre la contrebande.
Je ne nie pas que la fiscalité puisse jouer un rôle dans la réduction du tabagisme. Mais la présenter comme la solution miracle relève de l’illusion, voire de la naïveté. Sans une approche globale — incluant prévention, sevrage, et répression du marché parallèle — elle risque de penaliser les plus vulnérables tout en enrichissant les réseaux illicites. Le Sénégal doit certes augmenter ses taxes, mais aussi investir dans des alternatives réelles pour aider les fumeurs à arrêter, et surtout, s’attaquer aux racines du problème : la dépendance et l’offre illégale. Sinon, la fiscalité ne sera qu’un pansement sur une jambe de bois.
Article opinion écrit par le créateur de contenu : Anonyme.
Mis en ligne : 09/05/2026
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